Cette semaine, les relations entre Alger et Paris ont connu un nouveau pic de tension après la publication d’un rapport parlementaire français proposant la dénonciation de l’accord de 1968 sur la circulation des personnes. Le président Abdelmadjid Tebboune a réagi vivement, qualifiant cette initiative de « provocation inacceptable » lors d’une réunion du Conseil des ministres, selon un communiqué de la présidence relayé par l’APS.
L’accord en question, signé le 27 décembre 1968, régit les conditions de séjour et de travail des Algériens en France. Il accorde des droits spécifiques aux ressortissants algériens, distincts de ceux des autres étrangers, notamment en matière de regroupement familial et de renouvellement de titres de séjour. Le rapport, rédigé par une commission d’enquête de l’Assemblée nationale française, estime que cet accord crée « une inégalité de traitement » et propose son abrogation ou sa renégociation.
Une proposition qui ravive les tensions historiques
La réaction algérienne ne s’est pas fait attendre. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a convoqué l’ambassadeur de France en Algérie, François Gouyette, pour lui exprimer « la profonde indignation » du gouvernement algérien. Dans un communiqué, le ministère a souligné que l’accord de 1968 « constitue un acquis historique pour les deux pays » et que sa remise en cause « porterait atteinte aux intérêts des centaines de milliers de familles algériennes installées en France ».
Du côté français, la proposition émane d’une commission présidée par le député Les Républicains (LR) Julien Aubert. Ce dernier justifie sa position par la nécessité de « mettre fin à un système dérogatoire qui favorise les Algériens au détriment des autres nationalités ». Le rapport cite notamment des statistiques montrant que les Algériens bénéficient d’un taux de refus de visas inférieur à celui des Marocains ou des Tunisiens, une affirmation contestée par les autorités algériennes.
Les conséquences pour les Algériens en France
Si l’accord était dénoncé, les conséquences seraient immédiates pour les 800 000 Algériens résidant en France, selon les chiffres du ministère français de l’Intérieur. Les principales mesures concerneraient :
– La fin du régime dérogatoire pour les titres de séjour, alignant les Algériens sur le droit commun.
– La suppression des facilités pour le regroupement familial, avec des délais d’attente potentiellement plus longs.
– L’application des mêmes règles que pour les autres étrangers en matière de naturalisation et d’accès à certains droits sociaux.
Le Collectif des associations algériennes en France (CAAF) a déjà annoncé une mobilisation pour « défendre les droits acquis ». Son président, Nordine Iznasni, a déclaré à El Watan que « cette proposition est une attaque contre la communauté algérienne, qui contribue activement à l’économie française ».
La position algérienne : entre fermeté et prudence
Le gouvernement algérien a adopté une position ferme, mais évite pour l’instant toute escalade diplomatique. Le Premier ministre, Nadir Larbaoui, a rappelé que « l’Algérie ne restera pas les bras croisés face à toute tentative de remettre en cause ses intérêts nationaux ». Cependant, aucune mesure de rétorsion n’a encore été annoncée, contrairement à la crise de 2021 où Alger avait rappelé son ambassadeur et interdit le survol de son espace aérien aux avions militaires français.
Des sources proches du palais d’El Mouradia indiquent que l’Algérie pourrait envisager des contre-mesures économiques, notamment dans les secteurs de l’énergie et des importations. La Sonatrach, qui fournit environ 10 % du gaz consommé en France, pourrait être mise à contribution. « Nous n’avons pas encore activé ce levier, mais toutes les options sont sur la table », confie un haut responsable sous couvert d’anonymat.
Un débat qui dépasse les relations bilatérales
Cette crise s’inscrit dans un contexte plus large de tensions récurrentes entre les deux pays. Depuis 2021, les sujets de friction se multiplient : visas, mémoire coloniale, sécurité au Sahel, ou encore la question des influenceurs critiques du régime algérien. En avril 2025, l’arrestation en France de l’influenceur Amir Boukhors, accusé d' »atteinte à la sûreté de l’État » par Alger, avait déjà provoqué une crise diplomatique.
Les observateurs notent que cette proposition parlementaire intervient à un moment où la France cherche à rééquilibrer ses relations avec le Maghreb. Le président Emmanuel Macron a récemment multiplié les gestes envers le Maroc, notamment en soutenant sa position sur le Sahara occidental, ce qui a irrité Alger. « La France joue un jeu dangereux en essayant de diviser le Maghreb », analyse l’universitaire algérien Rachid Ouaissa dans une tribune publiée par Liberté.
Les prochaines étapes
Pour l’instant, la proposition de dénonciation de l’accord de 1968 n’est qu’un rapport parlementaire, sans valeur juridique contraignante. Cependant, elle pourrait être reprise par le gouvernement français ou servir de base à une future loi. Le Quai d’Orsay a tenté de minimiser l’affaire, déclarant que « la France reste attachée au dialogue avec l’Algérie », mais sans condamner explicitement le rapport.
Du côté algérien, les préparatifs pour une éventuelle riposte se poursuivent. Le ministère du Commerce a été chargé d’étudier l’impact d’une réduction des importations françaises, qui représentent environ 10 % des achats de l’Algérie à l’étranger. Les secteurs de l’automobile, de l’agroalimentaire et des produits pharmaceutiques seraient particulièrement touchés.
Cette crise rappelle que les relations franco-algériennes restent fragiles, malgré les efforts de normalisation entrepris depuis 2022. Comme le résume un diplomate algérien : « La France a besoin de l’Algérie pour sa transition énergétique, et l’Algérie a besoin de la France pour son développement économique. Mais cette interdépendance ne signifie pas que nous accepterons tout. »