Cette semaine, la wilaya de Bouira a commémoré le 67e anniversaire de la mort en martyr du commandant Si Lakhdar, de son vrai nom Lakhdar Bentobal. Une cérémonie officielle, organisée par les autorités locales et les associations d’anciens moudjahidine, a rassemblé des centaines de personnes devant le monument érigé en son honneur à Sour El Ghozlane. Selon l’Agence Presse Service (APS), le wali de Bouira, Mohamed Bouderbali, a souligné lors de son allocution que « la mémoire de Si Lakhdar reste un symbole de la résistance algérienne contre le colonialisme français ».
Né en 1923 à Sour El Ghozlane, Lakhdar Bentobal s’engage très tôt dans le mouvement nationaliste. Il rejoint le Parti du peuple algérien (PPA) puis le Front de libération nationale (FLN) dès sa création en 1954. Promu commandant de la wilaya IV historique, il joue un rôle clé dans l’organisation de la lutte armée dans la région des Bibans et du Djurdjura. Capturé par l’armée française en 1957, il est torturé puis exécuté le 5 mars 1958, à l’âge de 35 ans. Son corps n’a jamais été retrouvé, une disparition qui alimente encore aujourd’hui les récits familiaux et les recherches des historiens.
Un héritage politique et militaire toujours disputé
La commémoration de cette année intervient dans un contexte particulier. Le ministère des Moudjahidine et des Ayants droit a annoncé en février dernier la création d’une commission chargée de « réhabiliter les figures méconnues de la Révolution ». Selon un communiqué officiel, cette initiative vise à « corriger les oublis historiques » et à « mettre en lumière les contributions locales à la lutte de libération ». Si Lakhdar, bien que déjà honoré par des rues et des écoles à son nom, pourrait bénéficier de cette dynamique.
Les archives, un enjeu de mémoire
À Bouira, les associations locales réclament depuis des années l’ouverture d’un musée dédié à Si Lakhdar. « Nous avons des photos, des lettres et des témoignages de ses compagnons d’armes, mais nous manquons d’espace pour les exposer », explique Amar Benamara, président de l’association Les Enfants de la Wilaya IV. Selon lui, un tel projet permettrait de « transmettre cette histoire aux jeunes générations, qui connaissent souvent mieux les figures nationales que les héros locaux ».
Une commémoration entre hommage et instrumentalisation
Par ailleurs, certains observateurs notent que ces commémorations servent parfois de vitrine politique. Le wali de Bouira a profité de l’occasion pour annoncer la rénovation prochaine du monument de Si Lakhdar, un projet déjà évoqué en 2020 mais jamais concrétisé. « Ces annonces sont récurrentes, mais les réalisations tardent », souligne un journaliste local sous couvert d’anonymat.
Les jeunes générations face à l’histoire
Pour tenter de pallier ce désintérêt, des enseignants organisent des ateliers sur la guerre d’indépendance. « Nous utilisons des témoignages oraux, des chansons révolutionnaires et des extraits de films pour rendre cette histoire plus vivante », explique Samia, professeure d’histoire. Cependant, ces initiatives restent limitées par le manque de supports pédagogiques actualisés. Le manuel d’histoire en vigueur dans les lycées algériens, révisé en 2020, consacre seulement quelques lignes à Si Lakhdar, une lacune que déplorent les historiens.
Vers une mémoire apaisée ?
Pourtant, les défis restent nombreux. La mémoire de la guerre d’indépendance est encore marquée par des récits contradictoires, des non-dits et des instrumentalisations politiques. Comme le souligne l’historien Daho Djerbal dans un entretien accordé à TSA en 2023, « la construction d’une mémoire apaisée passe par la reconnaissance de toutes les contributions, y compris celles des figures locales comme Si Lakhdar, qui ont souvent été éclipsées par les grands noms de la Révolution ».
En attendant, à Bouira, les habitants continuent de perpétuer le souvenir de leur martyr. Chaque 5 mars, des veillées sont organisées dans les maisons, où l’on raconte son courage et son sacrifice. « Si Lakhdar n’est pas seulement un nom dans les livres, c’est un homme qui a donné sa vie pour que nous soyons libres », résume un vieil homme, ancien combattant, lors de la cérémonie de cette semaine. Une liberté dont l’Algérie, 67 ans après sa mort, cherche encore à écrire l’histoire.