Revue de presse : Traditions algériennes, Politique Algérie, Bourse Alger…

**L’Algérie, ou l’art de danser sur les failles**

L’Algérie contemporaine est un pays de contrastes si violents qu’ils en deviennent presque une esthétique politique. Ces dix actualités, apparemment disparates, dessinent en réalité les contours d’une société tiraillée entre deux forces : une volonté de modernisation technocratique, souvent autoritaire, et une résistance culturelle organique, parfois subversive. Le fil rouge ? Une tension permanente entre le contrôle étatique et les dynamiques sociales qui lui échappent, entre l’affirmation d’une souveraineté économique et les dépendances structurelles, entre la glorification des traditions et leur instrumentalisation.

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence de récit unifié. L’Algérie ne se raconte pas en une seule histoire, mais en une multitude de micro-récits qui s’entrechoquent. Le cinéma algérien entre dans une « nouvelle ère » (Roqia, El Sett), tandis que le métro d’Alger accumule les retards ; la 5G promet une révolution numérique, mais l’e-commerce bute sur des infrastructures bancaires archaïques ; les hôpitaux algériens peinent à se moderniser, alors que Biopharm brille à l’international. Ces contradictions ne sont pas des accidents : elles révèlent une stratégie de développement à deux vitesses, où l’État mise sur des vitrines (la 5G, les métros, les laboratoires pharmaceutiques) pour masquer des faiblesses systémiques (la santé publique, l’artisanat local, la diaspora).

**La tradition comme arme politique : entre recodage et résistance**

Le retour en grâce des traditions algériennes n’a rien d’anodin. Le cinéma algérien, avec Roqia et El Sett, s’empare de figures féminines puissantes, presque mythologiques, comme pour réhabiliter une histoire précoloniale et postcoloniale où les femmes jouent un rôle central. Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large : la réappropriation des Mille et Une Nuits par le film de Florence Miailhe (diffusé sur ARTE) ou le cycle Jacques Demy, qui célèbrent une certaine idée de l’Orient fantasmé, mais aussi de sa subversion.

Pourquoi cet intérêt soudain pour les récits traditionnels ? Deux hypothèses. La première est économique : l’artisanat marocain, cité en exemple, génère 11 milliards de dirhams de recettes en devises. L’Algérie, qui dispose d’un patrimoine artisanal tout aussi riche (poterie de Kabylie, tissus de Tlemcen, bijoux chaouis), cherche à monétiser ce capital culturel. La seconde est politique : dans un contexte de tensions mémorielles avec la France (cf. le « musée avorté » de la diaspora), la réactivation des traditions permet de construire un récit national alternatif, moins dépendant du passé colonial.

Mais cette instrumentalisation a ses limites. Le conflit entre le wali de Tlemcen et Khalida Toumi, ancienne ministre de la Culture, montre que la gestion du patrimoine est aussi un enjeu de pouvoir. Qui décide de ce qui doit être préservé, et comment ? Le square Bennacer Bachir à Constantine, « à l’épreuve du genre », révèle une autre faille : la tradition peut aussi être un carcan. L’Algérie oscille entre la célébration de son héritage et la nécessité de le réinventer pour une jeunesse connectée, qui n’a que faire des dogmes.

**L’économie algérienne : entre vitrines et gouffres**

La Bourse d’Alger est un miroir déformant de l’économie algérienne. D’un côté, des succès indéniables : Biopharm, fleuron pharmaceutique, est reconnu à l’international, et le FMI prédit que l’Algérie sera parmi les 10 pays les plus riches d’Afrique en 2031. De l’autre, des secteurs entiers restent à la traîne. La santé, par exemple : alors que l’hôpital d’Évreux (France) lance un appel aux dons pour ouvrir 22 lits, l’Algérie, qui dispose de moyens bien supérieurs, peine à moderniser son système hospitalier. Le contraste est saisissant.

Cette dichotomie s’explique par une stratégie de développement sélective. L’État algérien mise sur des secteurs à forte visibilité (pharmacie, télécoms, infrastructures) pour attirer les investissements étrangers, tout en négligeant les domaines moins « bankables » (santé, éducation, artisanat). La 5G, par exemple, est présentée comme une avancée majeure, avec une contribution de 30 milliards de dollars au PIB. Pourtant, son déploiement reste inégal : les zones rurales, où vit encore 40 % de la population, en sont largement exclues. De même, l’e-commerce explose (+65 % au Maroc en cinq ans), mais en Algérie, il se heurte à des obstacles bureaucratiques et à un système bancaire peu adapté.

Le cas du métro d’Alger est emblématique. Annoncé comme un symbole de modernité, il accumule les retards, tandis que Milan, cité en comparaison, étend sa ligne 1 jusqu’à Baggio. Pourquoi cette différence ? Parce que l’Algérie fonctionne encore sur un modèle rentier, où les grands projets sont souvent des opérations de communication plus que des investissements durables. Le président réaffirme « le soutien constant de l’Algérie au développement de l’Afrique », mais dans les faits, les promesses (comme les 1 million de dollars pour contrer l’influence marocaine au Sahara) relèvent davantage de la diplomatie de façade que d’une réelle stratégie économique.

**La diaspora : une ressource sous-exploitée**

La diaspora algérienne est à la fois un atout et un casse-tête pour l’État. En France, le projet de nouvelles lignes aériennes entre les deux pays reçoit des soutiens, signe d’une volonté de rapprochement économique. Pourtant, la gestion de cette diaspora reste chaotique. Le « musée avorté » de l’histoire franco-algérienne en est l’illustration : alors que les mémoires sont toujours à vif, l’Algérie peine à proposer un récit apaisé, capable de mobiliser ses expatriés.

Pourtant, la diaspora est un levier économique majeur. En Indre-et-Loire, les collectivités locales ont soutenu Kaylia Nemour, gymnaste franco-algérienne, montrant comment les Algériens de l’étranger peuvent être des ambassadeurs. Mais l’État algérien, lui, semble hésiter entre deux approches : soit il instrumentalise la diaspora pour des projets symboliques (comme les lignes aériennes), soit il la néglige, faute de savoir comment l’intégrer dans une stratégie de développement.

Cette ambiguïté se retrouve dans le tourisme. L’Algérie mise sur des destinations « low cost » pour attirer les visiteurs (comme ce « coin de désert » moins cher que le Maroc), mais elle peine à capitaliser sur son patrimoine. Le conflit entre le wali de Tlemcen et Khalida Toumi montre que les enjeux touristiques sont aussi des enjeux de pouvoir : qui contrôle les sites, qui en tire profit ? Tant que ces questions ne seront pas réglées, le tourisme algérien restera en deçà de son potentiel.

**La 5G et l’illusion du progrès technologique**

La 5G est présentée comme une révolution, mais elle révèle surtout les limites du modèle algérien. D’un côté, les télécoms contribuent massivement au PIB (30 milliards de dollars), et l’Algérie figure dans le Top 10 africain du haut débit mobile. De l’autre, cette modernisation numérique ne s’accompagne pas d’une transformation sociale. L’e-commerce décolle, mais les infrastructures logistiques et bancaires restent défaillantes. La 5G est une vitrine, pas une solution.

Cette dichotomie rappelle celle des métros : des projets pharaoniques, mais des retards chroniques. Pourquoi ? Parce que l’Algérie fonctionne encore sur un modèle centralisé, où les décisions viennent d’en haut, sans concertation avec les acteurs locaux. La signature de deux accords pour « moderniser l’investissement » est une bonne nouvelle, mais tant que l’État ne lâchera pas prise sur certains secteurs (comme les télécoms ou les transports), ces réformes resteront superficielles.

**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**

L’Algérie se trouve aujourd’hui à un tournant. Elle peut continuer sur la voie actuelle : une modernisation sélective, où quelques secteurs (pharmacie, télécoms, infrastructures) servent de vitrines, tandis que le reste du pays stagne. Cette stratégie a ses limites : elle crée des inégalités criantes, et elle ne résout pas les problèmes structurels (chômage des jeunes, dépendance aux hydrocarbures, bureaucratie étouffante).

Mais une autre voie est possible. L’Algérie dispose d’atouts considérables : une jeunesse éduquée et connectée, une diaspora dynamique, un patrimoine culturel riche, et des ressources naturelles encore sous-exploitées. Pour les mobiliser, il faudrait une véritable révolution copernicienne : décentraliser le pouvoir, encourager l’initiative locale, et accepter que le développement ne peut plus venir d’en haut.

Le cinéma algérien, avec Roqia et El Sett, montre la voie : une réappropriation des récits, une subversion des normes, une créativité qui échappe au contrôle étatique. Si l’Algérie parvient à transposer cette dynamique dans l’économie et la politique, elle pourrait devenir un modèle pour l’Afrique. Sinon, elle risque de rester prisonnière de ses paradoxes : un pays riche en ressources, mais pauvre en opportunités ; un État fort, mais une société civile faible ; une modernisation technologique, mais un retard social.

L’enjeu, pour les années à venir, sera de savoir si l’Algérie choisira la vitrine ou la substance. Les législatives de 2024 pourraient être un premier test : les programmes des partis (RN, NFP, LR) seront-ils à la hauteur des défis ? Ou resteront-ils cantonnés à des promesses sans lendemain ? Une chose est sûre : l’Algérie ne peut plus se contenter de demi-mesures. Elle doit choisir entre le contrôle et la liberté, entre la tradition et l’innovation, entre la vitrine et la profondeur. Son avenir en dépend.

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