Revue de presse : Santé Algérie, Relations Algérie Tunisie, Société civile Algérie…

**L’Algérie, ou l’art de danser sur les failles du système-monde**

L’Algérie contemporaine se déploie comme un palimpseste où s’entremêlent les strates d’un passé colonial encore brûlant, les cicatrices d’une guerre civile oubliée des manuels, et les ambitions d’une puissance régionale en reconstruction. Les actualités de ces dernières semaines ne sont pas une simple mosaïque d’événements disparates : elles dessinent les contours d’un pays en tension permanente entre trois forces contradictoires.

D’abord, la volonté de souveraineté, incarnée par les demandes de réparations pour les essais nucléaires français, la relance des investissements pharmaceutiques locaux, ou encore la diplomatie proactive envers l’Afrique subsaharienne. Ensuite, l’héritage des dépendances structurelles – économiques (dépendance aux hydrocarbures, partenariats pharmaceutiques avec l’Inde), linguistiques (la « guéguerre » autour de l’arabe et du français), ou même touristiques (la mainmise des chaînes hôtelières internationales). Enfin, l’émergence d’une société civile et d’une diaspora qui réclament leur part du récit national, comme en témoignent les débats sur l’après-référendum ou les analyses des Algériens de l’étranger.

Ces dynamiques ne sont pas linéaires. Elles s’entrechoquent, se nourrissent, ou s’annulent, révélant une Algérie à la fois résiliente et vulnérable, fière et complexée, ouverte au monde et méfiante envers lui. Pour en saisir les enjeux, il faut accepter de naviguer entre les échelles : du local (une faculté de médecine à Khenchela) au global (les accords pharmaceutiques à 400 millions de dollars), en passant par les symboles (le tajine zitoune comme ambassadeur culturel).

**Santé et pharmacie : le corps algérien entre autarcie et mondialisation**

La santé est le miroir grossissant des contradictions algériennes. D’un côté, l’État affiche une ambition souverainiste : création d’une faculté de médecine à Khenchela, célébration de la Journée nationale de vaccination, et surtout, la relance d’un marché des vaccins local, avec une projection de croissance mondiale d’ici 2034. Ces initiatives s’inscrivent dans une logique de désenclavement sanitaire, après des décennies de dépendance aux importations (notamment de médicaments génériques indiens ou européens).

Pourtant, le système reste prisonnier de ses propres limites. Les accords pharmaceutiques attendus à l’IATF 2025 (400 millions de dollars) et l’assouplissement des règles pour les investisseurs étrangers révèlent une réalité crue : l’Algérie a besoin de capitaux et de technologies qu’elle ne maîtrise pas encore. Pire, la cession d’actions de sociétés algériennes à des étrangers – même encadrée – rappelle les privatisations des années 1990, où l’État avait cédé des joyaux industriels à vil prix. La souveraineté sanitaire se construit-elle vraiment, ou n’est-elle qu’un leurre pour masquer une nouvelle forme de dépendance ?

La question des essais nucléaires français dans le Sahara (1960-1966) ajoute une dimension géopolitique à ce débat. En exigeant des comptes à la France, l’Algérie réactive un trauma historique tout en instrumentalisant un récit victimaire pour renforcer sa légitimité interne. Mais cette stratégie a ses limites : comment concilier la demande de réparations avec le réchauffement des relations franco-algériennes, illustré par les échanges entre les ministres Ahmed Attaf et Jean-Noël Barrot ? La santé devient ainsi un champ de bataille où se jouent la mémoire, l’économie et la diplomatie.

**Diplomatie et diaspora : l’Algérie, puissance régionale en quête d’alliés**

L’Algérie déploie une diplomatie à géométrie variable, où chaque partenariat est une pièce d’un puzzle complexe.

Avec la Tunisie, le Programme Utique 2027 (coopération économique et sécuritaire) et les visites académiques sino-maghrébines soulignent une volonté de créer un bloc régional face aux turbulences libyennes et aux pressions marocaines. Pourtant, cette alliance reste fragile : la Tunisie, en crise économique, est-elle un partenaire fiable, ou un fardeau ? Le Togo, qui intensifie ses liens avec le Maghreb, montre que l’Algérie cherche aussi des appuis au-delà de son pré carré traditionnel.

La relation avec la France est un cas d’école. Après des années de tensions (visas, mémoires coloniales), le dialogue reprend, comme en témoigne la rencontre Attaf-Barrot. Mais ce réchauffement est superficiel et instrumental : Paris a besoin du gaz algérien pour compenser la baisse des livraisons russes, tandis qu’Alger cherche des investissements pour diversifier son économie. La realpolitik l’emporte sur les symboles, même si les demandes de réparations pour les essais nucléaires rappellent que l’histoire n’est jamais vraiment soldée.

Enfin, l’Afrique subsaharienne devient un terrain d’expansion stratégique. Les projets d’énergies renouvelables (éolien, solaire) et les accords avec des partenaires asiatiques (Japon, Vietnam) révèlent une ambition : devenir le hub énergétique de l’Afrique. Mais là encore, les contradictions apparaissent. Comment concilier cette ouverture avec le protectionnisme économique interne, qui limite les investissements étrangers dans d’autres secteurs ? Et comment éviter que ces partenariats ne reproduisent les schémas de dépendance du passé ?

La diaspora algérienne joue un rôle clé dans cette équation. Des figures comme l’économiste Abderrahmane Mebtoul analysent les défis de l’après-référendum, tandis que les entreprises espagnoles voient en l’Algérie un marché prometteur. Ces Algériens de l’étranger sont à la fois des ambassadeurs et des critiques du système, oscillant entre l’espoir d’un « leadership algérien » (selon la formule sur l’ère Tebboune) et la frustration face aux blocages internes.

**Éducation et culture : la bataille des récits**

L’école algérienne est un champ de mines. Le baccalauréat 2026, lancé depuis Tizi-Ouzou, symbolise à la fois la mobilisation des institutions et l’épuisement d’un système éducatif en crise. La « guéguerre linguistique » – entre l’arabe, le français, et désormais l’anglais – révèle une crise identitaire profonde. Comment former des citoyens compétitifs dans un monde globalisé tout en préservant une langue nationale (l’arabe) souvent perçue comme un outil de contrôle politique ?

Le paradoxe est saisissant : l’Algérie veut s’ouvrir au monde (via l’anglais, les partenariats académiques avec la Chine ou le Vietnam), mais craint de perdre son âme. La gastronomie en est une illustration parfaite. Le tajine zitoune, présenté comme un « joyau de la gastronomie mondiale », est célébré pour son héritage abbasside et ottoman – une façon de revendiquer une histoire précoloniale glorieuse. Pourtant, cette fierté culinaire contraste avec la standardisation des goûts imposée par les chaînes de fast-food internationales, qui gagnent du terrain dans les grandes villes.

La culture algérienne est-elle en train de se folkloriser pour les touristes, ou de se réinventer ? La réponse se joue aussi dans le tourisme, où l’Algérie tente de se positionner comme une destination « authentique ». Les réservations d’hôtels par des voyageurs étrangers (Marriott, Hilton) montrent un intérêt croissant, mais le piratage des données de réservation rappelle que le pays reste vulnérable aux cybermenaces – un symptôme de son retard technologique.

**Société civile et prospective : vers une Algérie post-hydrocarbures ?**

La société civile algérienne est à la fois muselée et bouillonnante. Les dispositifs préventifs pour l’été 2026 (santé, sécurité) et les campagnes de vaccination montrent un État soucieux de son image, mais les débats sur l’après-référendum (évoqués par Mebtoul) révèlent une demande de transparence et de participation citoyenne.

Le vrai défi, cependant, est économique. L’Algérie reste prisonnière de la malédiction des hydrocarbures : son PIB dépend à 90% des exportations de gaz et de pétrole. Les projets d’énergies renouvelables (éolien, solaire) et les partenariats avec l’Inde ou le Japon sont des pas dans la bonne direction, mais ils ne suffiront pas à diversifier une économie encore largement rentière.

Trois scénarios se dessinent pour l’Algérie de 2030 :

1. Le scénario « souveraineté autoritaire » : L’État renforce son contrôle sur les secteurs stratégiques (pharmacie, énergie), limite les investissements étrangers, et mise sur une diplomatie agressive (réparations, alliances africaines). Risque : une économie sclérosée, une fuite des cerveaux, et des tensions sociales accrues.

2. Le scénario « ouverture maîtrisée » : L’Algérie accepte des partenariats ciblés (tourisme, énergies vertes, éducation) tout en protégeant ses intérêts vitaux. Opportunité : une croissance inclusive, une diaspora mobilisée, une influence régionale renforcée. Risque : une dépendance accrue aux capitaux étrangers, comme dans les années 1990.

3. Le scénario « effondrement contrôlé » : L’Algérie, incapable de réformer, subit une crise économique majeure (chute des prix du gaz, pénuries). Conséquence : une explosion sociale, un exode massif, et une intervention internationale (FMI, Chine). Ce scénario n’est pas improbable : il suffirait d’une conjonction de facteurs (guerre en Libye, crise en Tunisie, chute des cours du pétrole).

**Conclusion : l’Algérie, laboratoire des possibles**

L’Algérie est un pays-continent, où se jouent les grandes questions de notre époque : comment concilier souveraineté et mondialisation ? Comment gérer les traumatismes du passé sans s’y enfermer ? Comment construire un récit national qui ne soit ni nostalgique ni amnésique ?

Les actualités de ces dernières semaines montrent une Algérie en mouvement, mais pas encore en marche. Elle avance par à-coups, tiraillée entre ses démons et ses rêves. Son avenir dépendra de sa capacité à transformer ses contradictions en forces :

Faire de la santé un levier de développement (vaccins, pharmacie) plutôt qu’un secteur dépendant.
Utiliser sa diaspora comme un pont vers le monde, sans en faire un exutoire pour les mécontents

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