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L’Algérie contemporaine se déploie comme un palimpseste où s’entrelacent les strates d’un passé glorifié, d’un présent incertain et d’un futur hypothéqué par des choix économiques et culturels contradictoires. Les actualités des dix derniers jours, loin d’être des fragments épars, dessinent une cartographie des tensions qui structurent le pays : une nation en quête d’autonomie stratégique, mais dont les leviers de puissance restent ancrés dans les logiques extractivistes du XXe siècle ; une société fière de son héritage, mais dont la mémoire est à la fois un enjeu de légitimation politique et un terrain de luttes identitaires ; une économie tiraillée entre la rente des hydrocarbures et les promesses d’une transition verte dont elle pourrait être l’acteur… ou la variable d’ajustement.
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’ubiquité de l’énergie comme fil rouge. Qu’il s’agisse d’hydrogène vert, de dattes exportées, de stades de football ou de parcs nationaux classés à l’UNESCO, tout semble converger vers une même question : comment l’Algérie peut-elle transformer ses ressources – naturelles, humaines, culturelles – en souveraineté durable ? La réponse, pour l’instant, oscille entre l’affirmation d’une puissance régionale et la persistance de blocages systémiques, révélant une schizophrénie structurelle entre le discours officiel et les réalités du terrain.
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**L’hydrogène vert, ou l’art de recycler la dépendance énergétique**
Le projet South2 Corridor, présenté comme une « nouvelle étape » pour l’exportation d’hydrogène vert algérien vers l’Europe, est emblématique de cette ambivalence. D’un côté, l’Algérie se positionne en leader africain d’une transition énergétique qu’elle n’a pas initiée, mais dont elle pourrait tirer profit. Abdallah Khellaf, directeur de recherche au CDER, ne cache pas l’optimisme des autorités : « L’Algérie compte dans le marché de l’hydrogène vert », déclare-t-il, soulignant un potentiel qui s’inscrit dans la continuité de la rente gazière. De l’autre, ce projet révèle une dépendance persistante aux marchés européens, qui dictent les termes de la transition – et donc, in fine, les conditions de la souveraineté algérienne.
La contradiction est flagrante : alors que l’Algérie participe à des réunions ministérielles sur les carburants durables à Osaka et que des centrales solaires avec stockage voient le jour à Kébili, elle reste prisonnière d’un modèle où son rôle se limite à fournir des matières premières « vertes » à une Europe en quête de décarbonation. Comme le soulignait Frédéric Lordon, toute rente est une aliénation : ici, la rente verte ne fait que remplacer la rente pétrolière, sans remettre en cause la logique extractiviste. Pire, elle risque de reproduire les mêmes déséquilibres régionaux, où le Sud algérien (Kébili, Adrar) devient le réservoir énergétique du Nord, sans que les populations locales n’en tirent les bénéfices escomptés.
Cette dynamique n’est pas sans rappeler le sort des dattes algériennes, autre ressource phare du pays. Les exportateurs pointent les « blocages vers le Maroc », tandis que les autorités vantent un potentiel d’exportation d’1 milliard de dollars. Pourtant, comme pour l’hydrogène, la valeur ajoutée reste faible : l’Algérie exporte des dattes brutes, pas des produits transformés, et dépend des circuits commerciaux contrôlés par d’autres. Le Salon international des dattes, célébré comme une vitrine du terroir, masque mal cette réalité : l’agriculture algérienne, malgré ses atouts, reste cantonnée à un rôle de fournisseur, sans maîtrise des chaînes de valeur.
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**Le sport et la culture : des vitrines qui cachent mal les fractures**
La Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025, dont les quarts et demi-finales sont déjà programmés, offre un contrepoint saisissant à ces enjeux économiques. Le football algérien, comme celui de nombreux pays africains, est à la fois un exutoire populaire et un instrument de soft power. Les victoires sportives sont célébrées comme des triomphes nationaux, mais elles révèlent aussi les limites d’un modèle où l’État investit massivement dans les infrastructures (stades, centres de formation) sans toujours garantir un retour sur investissement pour la jeunesse. Comme le notait Jacques Vergès, « le sport est l’opium des peuples » – une soupape qui permet d’évacuer les frustrations sans résoudre les problèmes structurels.
La culture, elle, est prise dans un étau similaire. D’un côté, le tourisme mémoriel en Kabylie et les « 5 plus beaux endroits d’Algérie » sont mis en avant pour attirer les visiteurs, tandis que la diaspora est célébrée à travers des festivals comme l’Africa Diaspora Festival. De l’autre, cette valorisation du patrimoine bute sur des réalités plus sombres : la réinvention de la culture amazigh, par exemple, est à la fois une revendication identitaire légitime et un enjeu politique instrumentalisé. L’émission Tracks sur les femmes qui réinventent la culture amazigh montre bien cette tension : entre émancipation et folklorisation, entre reconnaissance et récupération.
L’archéologie, enfin, illustre cette schizophrénie mémorielle. La découverte d’un jeu de plateau médiéval dans un hammam marocain (proche des sites algériens) rappelle que l’Algérie regorge de trésors historiques encore sous-exploités. Pourtant, les travaux sur Sedrata ou les cultes antiques restent confinés à un cercle d’experts, sans véritable appropriation populaire. Comme le disait George Steiner, « la culture est ce qui reste quand on a tout oublié » – mais en Algérie, elle est aussi ce qui est constamment réinventé pour servir des récits nationaux concurrents.
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**Environnement et géopolitique : l’Algérie entre deux rives**
La question environnementale, souvent reléguée au second plan, émerge timidement dans le débat public. Le classement d’un parc national algérien à l’UNESCO (mentionné dans De Quoi j’me Mêle) est une avancée, mais il contraste avec l’absence de mesures concrètes pour lutter contre la désertification ou la pollution industrielle. À l’échelle régionale, l’Algérie est prise entre deux dynamiques : d’un côté, elle participe à des initiatives comme le programme de la Banque mondiale sur le solaire à concentration, de l’autre, elle reste dépendante des investissements étrangers (comme ceux de Masen et de la BID) pour développer ses énergies renouvelables.
Cette ambivalence se retrouve dans les relations avec la Tunisie. L’UTICA (Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat) relance l’idée d’un accord de libre-échange entre les deux pays, mais les blocages persistent – notamment sur les exportations de dattes vers le Maroc, qui passent souvent par la Tunisie. La coopération tuniso-algérienne, comme celle avec l’Égypte, est présentée comme une « nouvelle vision », mais elle bute sur des rivalités historiques et des intérêts économiques divergents. Comme le soulignait Aurélien Barrau, « la crise écologique est une crise politique » – et en Algérie, cette crise révèle l’incapacité à penser une souveraineté collective au Maghreb.
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**La diaspora, ou le miroir brisé de l’Algérie**
La diaspora algérienne, enfin, est à la fois une force et un symptôme des contradictions du pays. La rentrée littéraire 2025 met en avant des auteurs africains et diasporiques, mais combien de ces voix sont-elles réellement lues en Algérie ? La célébration des cultures africaines à travers des festivals masque mal une réalité : la diaspora est souvent perçue comme une ressource financière (via les transferts d’argent) ou symbolique (pour légitimer une « algérianité » ouverte), mais rarement comme un acteur politique à part entière.
Pourtant, c’est dans cette diaspora que se jouent certaines des batailles les plus cruciales pour l’avenir du pays. Les femmes qui réinventent la culture amazigh, les écrivains qui interrogent l’histoire coloniale, les entrepreneurs qui investissent dans les énergies renouvelables : tous incarnent une Algérie en mouvement, mais une Algérie qui peine à trouver sa place dans le récit national. Comme le disait Idriss Aberkane, « l’intelligence collective est la seule ressource inépuisable » – mais encore faut-il lui donner les moyens de s’exprimer.
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**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**
L’Algérie se trouve aujourd’hui à un carrefour. D’un côté, elle dispose d’atouts majeurs : des ressources énergétiques (gaz, hydrogène, solaire), un patrimoine culturel et archéologique exceptionnel, une diaspora dynamique, et une jeunesse de plus en plus connectée aux enjeux globaux. De l’autre, elle reste prisonnière de logiques héritées du passé : la dépendance aux hydrocarbures, la centralisation du pouvoir, la méfiance envers les initiatives locales, et une diplomatie souvent réactive plutôt que proactive.
Trois scénarios se dessinent pour les années à venir :
1. Le scénario de la rente verte : L’Algérie devient un fournisseur clé d’hydrogène et d’énergies renouvelables pour l’Europe, mais reste cantonnée à ce rôle, sans développer une industrie locale de transformation. Les inégalités régionales se creusent, et la jeunesse continue d’émigrer.
2. Le scénario de la souveraineté fragmentée : Le pays parvient à diversifier son économie (agriculture, tourisme, industries culturelles), mais cette diversification reste inégale, avec des poches de prospérité (Kabylie, Alger) et des zones de relégation (Sud, zones rurales). La diaspora joue un rôle croissant, mais sans véritable intégration politique.
3. Le scénario de la rupture : Une crise majeure (économique, écologique, sociale) force l’Algérie à repenser son modèle. La transition énergétique devient un levier de développement endogène, la culture et l’archéologie sont mobilisées pour construire une identité post-rentière, et la diaspora est pleinement intégrée dans les processus décisionnels. Ce scénario suppose une refonte profonde des institutions et une volonté politique rare.
Le plus probable, à moyen terme, est une combinaison des deux premiers scénarios : une Algérie qui avance par à-coups, avec des succès ponctuels (comme la CAN 2025 ou les projets d’hydrogène) mais sans véritable cohérence stratégique. La clé réside peut-être dans la capacité du pays à transformer ses contradictions en forces – à faire de sa diaspora un pont vers l’Afrique subsaharienne, de son patrimoine une source de soft power, et de ses ressources naturelles un levier de négociation plutôt qu’une malédiction.
Comme le disait Albert Camus, « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent ». L’Algérie a tout pour réussir – à condition de cesser de se contenter de miettes.