Revue de presse : Entrepreneuriat Algérie, Armée algérienne, Bourse Alger…

**L’ÉTAT-ENTREPRENEUR : QUAND LE POUVOIR JOUE AUX ÉCHECS AVEC L’ÉCONOMIE**

L’Algérie contemporaine se déploie comme un échiquier où chaque pièce, du paysan au général, du pharmacien au hacker, avance selon des règles à la fois rigides et obscures. Les actualités de ces dix derniers jours dessinent les contours d’un système où l’État, loin de se retirer, se mue en entrepreneur omnipotent, arbitre et joueur à la fois. La mort de Lounis Hamitouche, fondateur de la laiterie Soummam, sonne comme un symbole : l’Algérie perd un capitaine d’industrie qui avait su naviguer entre les écueils du dirigisme et les opportunités du marché. Mais qui, demain, osera hériter de son royaume ? Le cas de Youssef Omaïs, ce roi sénégalais du bouillon cube né en Algérie, interroge : pourquoi les talents locaux prospèrent-ils souvent mieux à l’étranger ? La réponse gît peut-être dans ces « 7 niches porteuses » que le Courrier met en avant – agroalimentaire, énergies renouvelables, numérique… Des secteurs où l’État, par ses régulations tatillonnes, joue à la fois le rôle de facilitateur et de frein.

Car l’Algérie, c’est d’abord cela : un pays où l’on encadre « strictement les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques » (Bourse d’Alger) tout en déplorant le manque de capitaux. Où l’on vante les « start-up à la rescousse de l’agriculture intelligente » (Céréales Algérie) mais où le blé ukrainien, comme hier le russe, reste une bouée de sauvetage face à une production locale insuffisante. Le paradoxe est criant : l’État algérien, qui a fait de la souveraineté alimentaire un mantra, dépend encore des aléas géopolitiques pour nourrir sa population. Tebboune et Meloni affichant leur « convergence » sur les grands dossiers internationaux ne changent rien à l’équation – l’Italie reste un partenaire clé pour contourner les sanctions russes, tandis que l’Algérie, elle, négocie son blé entre Moscou et Kiev comme un trader en salle de marché.

**LA CYBERGUERRE ET L’OMBRE DE L’ARMÉE : QUAND LE NUMÉRIQUE DEVIENT UN CHAMP DE BATAILLE**

Si l’économie algérienne se débat dans ses contradictions, son armée, elle, trace sa voie avec une froide détermination. Les cyberattaques contre la CNSS, attribuées à des « hackers marocains », révèlent une guerre de l’ombre où les frontières physiques s’effacent au profit des réseaux. L’Algérie, qui observe avec méfiance les manœuvres de l’OTAN en Méditerranée, voit dans le numérique un nouveau terrain de souveraineté à défendre. Le Cameroun, cité dans les défis africains, n’est qu’un miroir : le continent entier devient un champ de bataille pour des puissances qui testent leurs armes cybernétiques.

Pourtant, cette militarisation du numérique pose une question cruciale : comment concilier sécurité et innovation ? Les bus électriques de l’aéroport d’Alger, les projets de biométhane, les cabines de repos high-tech – autant de signes d’une Algérie qui veut sauter dans le train de la modernité. Mais comment innover quand les infrastructures critiques sont sous la menace permanente de cyberattaques ? L’armée algérienne, gardienne autoproclamée de la stabilité, semble plus encline à verrouiller qu’à libérer. Le résultat ? Une schizophrénie nationale où l’on célèbre les « start-up engagées pour le développement durable » (Ramadhan oblige) tout en craignant que chaque ligne de code ne devienne une faille.

**LA DIASPORA, OU L’ALGÉRIE HORS LES MURS : UNE RESSOURCE SOUS-EXPLOITÉE**

L’Algérie a toujours entretenu une relation ambiguë avec sa diaspora. D’un côté, elle la courtise – Sofiane Chaib multiplie les rencontres avec les « compétences médicales algériennes du pays et de l’étranger », et la manifestation « 72 heures d’entrepreneuriat » mise sur l’énergie des expatriés. De l’autre, elle la suspecte. Combien de ces talents, partis chercher ailleurs ce que l’Algérie ne pouvait leur offrir, se heurtent encore à la méfiance des institutions ? Le cas de Boualem Sansal, condamné une nouvelle fois, rappelle que l’Algérie n’aime guère ceux qui pensent en dehors du cadre.

Pourtant, la diaspora est une manne. Les 16 millions de climatiseurs et réfrigérateurs en Algérie, dépendants de l’importation de gaz, pourraient trouver des solutions chez ces ingénieurs et entrepreneurs installés en Europe ou en Amérique du Nord. Le premier Salon du patrimoine algérien à Lyon, organisé par le consulat, est un pas timide vers une reconnaissance de cette richesse. Mais tant que l’État algérien verra dans sa diaspora une menace plutôt qu’une opportunité, le pays continuera de perdre des cerveaux et des capitaux.

**L’ARTISANAT, MIROIR D’UNE IDENTITÉ EN QUÊTE DE MODERNITÉ**

L’artisanat algérien, célébré à Lyon lors d’un salon dédié, incarne une autre contradiction. D’un côté, il est le symbole d’un patrimoine à préserver, d’une « excellence made in Algeria » qui résonne avec les jeunes générations. De l’autre, il reste confiné dans une économie informelle, loin des circuits de la grande distribution et du luxe. Les maisons françaises comme Hermès ou Chanel forment leurs recrues à la « transmission d’un héritage » – une démarche que l’Algérie pourrait adopter pour valoriser ses savoir-faire ancestraux.

Mais comment industrialiser l’artisanat sans le dénaturer ? Comment le rendre compétitif face aux produits chinois ou turcs, omniprésents sur les marchés locaux ? Le gouvernement algérien semble osciller entre deux approches : une protectionnisme frileux (interdiction des importations de certains produits) et une ouverture contrôlée (autorisation de biosimilaires chinois en pharmacie). Cette dernière décision, qui a provoqué une baisse des prix des médicaments, montre que l’Algérie peut jouer la carte de la concurrence – à condition de ne pas sacrifier sa souveraineté pharmaceutique.

**LES DROITS HUMAINS, OU L’ART DE LA NÉGOCIATION PERMANENTE**

Boualem Sansal, condamné à nouveau, est le symptôme d’un système où la critique reste un sport à haut risque. L’Algérie, qui observe avec mépris le « musèlement des journalistes marocains », pratique elle-même une censure plus subtile mais tout aussi efficace. La question « Est-il interdit de critiquer une décision de justice ? » est révélatrice : en Algérie, la justice est souvent un instrument du pouvoir, et ceux qui s’y attaquent en paient le prix.

Pourtant, l’issue politique « négociée » reste possible, comme le suggère l’article. L’Algérie a toujours su jouer de cette ambiguïté, alternant répression et concessions pour maintenir une stabilité de façade. Mais jusqu’à quand ? Les jeunes Algériens, connectés au monde via les réseaux sociaux, supportent de moins en moins cette schizophrénie. Les manifestations de 2019, bien que réprimées, ont montré que la société algérienne n’est plus prête à accepter les vieux compromis.

**SYNTHÈSE PROSPECTIVE : L’ALGÉRIE À LA CROISÉE DES CHEMINS**

L’Algérie de 2024 est un pays en tension permanente, tiraillé entre des forces contradictoires :

1. La souveraineté vs l’ouverture : L’État algérien veut tout contrôler – l’économie, le numérique, l’information – mais se heurte à la réalité d’un monde globalisé. Peut-il continuer à verrouiller les secteurs stratégiques tout en espérant attirer des investisseurs ? La réponse dépendra de sa capacité à passer d’un modèle de « souveraineté défensive » à une « souveraineté offensive », où l’innovation et la compétitivité priment sur la méfiance.

2. L’armée vs la société civile : L’armée algérienne, pilier du régime, voit dans le numérique une menace autant qu’une opportunité. Mais comment concilier sécurité et liberté ? Une Algérie qui veut devenir un hub technologique africain ne peut se permettre de rester un État policier numérique.

3. La diaspora vs l’État-nation : Tant que l’Algérie verra dans sa diaspora un danger plutôt qu’une chance, elle continuera de perdre des talents. Les rencontres avec les compétences médicales ou les entrepreneurs de la diaspora sont un bon début, mais il faut aller plus loin : des incitations fiscales, des visas facilités, une reconnaissance réelle de leur contribution.

4. L’identité vs la modernité : L’artisanat algérien, comme la pharmacie ou l’agriculture, est un enjeu de fierté nationale. Mais pour survivre, il doit se moderniser sans se trahir. Cela passe par une industrialisation intelligente, des partenariats public-privé, et une formation professionnelle adaptée.

5. La répression vs la négociation : Le cas Sansal montre que l’Algérie n’a pas encore choisi entre la répression pure et une ouverture contrôlée. Or, dans un monde où l’information circule librement, les régimes autoritaires ont de moins en moins de marge de manœuvre. L’Algérie devra, un jour ou l’autre, accepter que la critique fasse partie du jeu démocratique.

L’Algérie de demain sera celle qui aura su résoudre ces contradictions. Soit elle s’enfermera dans un modèle autoritaire et rentier, condamnée à dépendre des cours du pétrole et du blé étranger. Soit elle embrassera une modernité à l’algérienne, où l’innovation, la diaspora et l’artisanat deviennent les piliers d’une économie diversifiée.

Une chose est sûre : le pays ne peut plus se contenter de demi-mesures. Les bus électriques de l’aéroport d’Alger, les start-up agricoles, les salons du patrimoine à Lyon – autant de signes d’une Algérie qui bouge, malgré tout. Mais pour que ces initiatives ne restent pas des îlots de modernité dans un océan de bureaucratie et de méfiance, il faudra plus qu’une volonté politique. Il faudra une révolution culturelle.

Et cette révolution, c’est peut-être la jeunesse algérienne, connectée, ambitieuse et impatiente, qui la portera. À condition que le système lui en laisse l’espace.

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