Revue de presse : Cinéma algérien, Emploi jeunes Algérie, Eau Algérie…

**L’Algérie, miroir brisé d’une modernité en tension**

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence de récit unificateur. L’État algérien, héritier d’une légitimité historique forgée dans le feu de la guerre d’indépendance, semble aujourd’hui naviguer à vue, oscillant entre répression (la traque des trafiquants marocains, la mobilisation contre l’indépendantisme kabyle) et ouverture sélective (les investissements qataris, les partenariats indonésiens). Cette schizophrénie n’est pas nouvelle : elle structure l’Algérie depuis 1962. Mais ce qui change, c’est la vitesse à laquelle les contradictions éclatent au grand jour, accélérées par les crises climatiques, les mutations géopolitiques et l’émergence d’une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans les mythes fondateurs.

**L’eau et le sang : les nouvelles guerres de l’Algérie**

Or, l’eau est aussi un marqueur géopolitique. La réclamation de 94 millions de dollars par le gérant du barrage de Manantali à l’Énergie du Mali sonne comme un avertissement : l’Algérie, qui a longtemps joué les grands frères en Afrique, voit ses ressources convoitées par des voisins en difficulté. Cette pression s’ajoute à celle, plus directe, de la frontière marocaine, où la traque des trafiquants de drogue (trois tués récemment) cache mal une guerre larvée entre deux États qui se disputent l’hégémonie régionale. La défense nationale n’est plus seulement une question de chars et de drones, mais de contrôle des flux – eau, drogue, migrants, capitaux.

Dans ce contexte, les projets de transition énergétique (hydrogène vert, partenariat Schneider Electric) apparaissent comme une tentative désespérée de verdir une économie encore largement dépendante des hydrocarbures. Mais comment concilier cette transition avec les besoins immédiats d’une population qui, dans les camps de réfugiés sahraouis, dépend encore de l’aide internationale pour scolariser ses enfants ? La réponse algérienne est typique : un mélange de pragmatisme (les investissements étrangers) et de rigidité (le refus de toute remise en cause de l’unité nationale).

**La jeunesse, variable d’ajustement d’un système à bout de souffle**

Cette jeunesse, souvent perçue comme une menace par le pouvoir, est aussi un laboratoire de créativité. Le cinéma algérien en est la preuve : après des décennies de léthargie, il connaît un renouveau porté par des films comme Good Luck Algeria ou des figures comme Yoann Zimmer, qui incarne une génération décomplexée, prête à bousculer les tabous. Pourtant, ce réveil culturel se heurte à des obstacles structurels. Le cas Vincent Bolloré, ennemi historique de l’Algérie, rappelle que les élites françaises n’ont pas renoncé à leur influence sur le continent – et que l’Algérie reste un terrain de lutte idéologique.

La contradiction est flagrante : d’un côté, l’État algérien encourage les start-up et les investissements étrangers (Qatar, Vietnam, Indonésie) ; de l’autre, il réprime toute velléité d’autonomie régionale (la Kabylie) ou de contestation sociale. Cette schizophrénie se retrouve dans l’urbanisme : la Cour des comptes pointe le manque de vision dans la politique du logement étudiant, alors même que les projets de tramways (comme celui de Sonatrach pour l’hydrogène vert) promettent une ville « durable ». Mais une ville durable pour qui ? Pour les classes moyennes qui s’entassent dans des logements insalubres, ou pour les investisseurs étrangers qui voient dans l’Algérie un nouveau terrain de conquête ?

**Le patrimoine, ou l’art de recycler les mythes**

Le « saut qualitatif de la Révolution algérienne », évoqué dans les médias officiels, est symptomatique de cette nostalgie. La Révolution de 1954-1962 reste le seul récit fédérateur d’une Algérie postcoloniale, mais il s’essouffle. Les jeunes générations, nées après la guerre civile des années 1990, ne se reconnaissent plus dans ce mythe. D’où la nécessité, pour le pouvoir, de recycler en permanence cette mémoire : en célébrant Yennayer (le Nouvel An berbère), en mettant en avant l’artisanat traditionnel, ou en organisant des festivals qui mêlent culture et propagande.

Pourtant, cette instrumentalisation du patrimoine révèle une faille majeure : l’Algérie peine à produire un récit alternatif, capable de concilier modernité et héritage. Le cinéma, l’artisanat ou les fêtes traditionnelles sont des vitrines, mais ils ne suffisent pas à masquer l’absence de projet politique clair. Pire : ils servent parfois de paravent à l’immobilisme. Comment expliquer, sinon, que l’Algérie, riche de son histoire et de ses ressources, doive encore importer du blé du Qatar ou dépendre des investissements étrangers pour développer ses infrastructures ?

**Tramways et hydrogène vert : la modernité comme leurre ?**

Pourtant, ces projets posent question. L’hydrogène vert est-il vraiment une priorité pour un pays où des millions de personnes manquent d’eau potable ? Les tramways profiteront-ils aux Algérois qui s’entassent dans des bus bondés, ou seulement à une élite urbaine ? Derrière ces annonces se cache une réalité plus prosaïque : l’Algérie cherche à attirer les investissements étrangers pour compenser le déclin de ses revenus pétroliers. Mais cette stratégie a un coût : elle renforce la dépendance vis-à-vis de l’extérieur et creuse les inégalités.

Le cas de Strasbourg, cité dans les actualités sur les tramways, est révélateur. Là-bas, le débat porte sur le logement, le stationnement et l’équité sociale – des questions qui, en Algérie, sont souvent reléguées au second plan. La modernité algérienne est une modernité de façade, où les infrastructures high-tech côtoient des bidonvilles et des routes défoncées. Une modernité qui, au fond, ressemble à s’y méprendre à celle des pays du Golfe : clinquante, inégalitaire, et profondément dépendante des flux de capitaux étrangers.

**Prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**

1. Le scénario de la stagnation autoritaire : le régime actuel, incapable de se réformer, maintient le statu quo en jouant sur la répression et la rente pétrolière. Les investissements étrangers (Qatar, Vietnam, Indonésie) permettent de colmater les brèches, mais sans transformer en profondeur l’économie. La jeunesse, frustrée, se tourne vers l’exil ou la contestation. Les crises hydriques et énergétiques s’aggravent, et l’Algérie devient un État failli, mais riche en ressources – un nouveau Venezuela, en somme.

2. Le scénario de la rupture révolutionnaire : la pression démographique, les crises écologiques et les inégalités sociales finissent par faire exploser le système. Les mouvements sociaux, comme ceux de 2019 (le Hirak), ressurgissent avec plus de force, et l’Algérie bascule dans une période de chaos. Ce scénario, le plus dangereux, pourrait déboucher sur une guerre civile ou une partition du pays (la Kabylie faisant sécession, par exemple).

3. Le scénario de la renaissance : l’Algérie parvient à se réinventer en misant sur ses atouts – une jeunesse éduquée, des ressources naturelles abondantes, une position géostratégique clé. Les investissements étrangers sont canalisés vers des secteurs porteurs (énergies renouvelables, numérique, agriculture), et l’État accepte de lâcher du lest sur les libertés politiques. Ce scénario suppose une refonte totale du système, avec une nouvelle élite au pouvoir, capable de concilier modernité et héritage révolutionnaire.

Ce troisième scénario est le plus improbable, mais pas impossible. Il faudrait pour cela que l’Algérie accepte de tourner la page de 1962 – non pas en reniant son histoire

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