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**L’Algérie à l’épreuve de ses propres paradoxes**
L’Algérie contemporaine se débat dans une tension permanente entre mémoire et modernité, souveraineté et dépendance, jeunesse et gerontocratie. Les actualités des dix derniers jours dessinent une cartographie où chaque domaine – des migrations aux accidents de bus, des archives coloniales aux partenariats technologiques – révèle moins une mosaïque disparate qu’un système de contradictions structurantes. L’Algérie n’est pas un pays en crise, mais un pays en crise de cohérence, où les avancées spectaculaires côtoient des reculs symptomatiques, où l’affirmation nationale se heurte à des dépendances économiques et culturelles persistantes.
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence de fil conducteur apparent entre ces actualités. Pourtant, trois dynamiques transversales émergent : la gestion du passé colonial comme enjeu de légitimité interne et externe ; la quête d’une diversification économique qui bute sur les limites d’un État rentier ; et la jeunesse comme acteur à la fois courtisé et réprimé. Ces trois axes forment la trame d’une Algérie qui oscille entre le désir d’émancipation et la peur du chaos, entre l’ouverture au monde et le repli identitaire.
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**1. Les archives coloniales : quand l’histoire devient un champ de bataille politique**
La question des archives françaises sur la guerre d’Algérie n’est pas un simple débat historigraphique. Elle est le miroir des tensions mémorielles qui traversent la société algérienne, mais aussi des limites de la diplomatie franco-algérienne. Les révélations des archives militaires françaises – qui confirment, une fois de plus, les crimes de la colonisation – viennent contredire les discours officiels français, de Macron à Hollande, sur la « réconciliation des mémoires ». Pourtant, l’Algérie elle-même peine à assumer cette histoire dans sa complexité.
Le décès de Liamine Zeroual, dernier président issu de l’armée à avoir tenté une transition démocratique dans les années 1990, rappelle que l’Algérie reste prisonnière de son passé. Zeroual incarnait une tentative avortée de sortie de crise, écrasée par les logiques de pouvoir des généraux et l’échec du processus électoral. Aujourd’hui, alors que le pays commémore ses héros, il évite soigneusement de regarder en face les pages sombres de son histoire récente : la décennie noire, les disparus, les responsabilités des uns et des autres.
La gestion des archives coloniales est symptomatique de cette schizophrénie. D’un côté, l’Algérie exige de la France la restitution des documents, comme si leur possession pouvait effacer les traumatismes. De l’autre, elle refuse d’ouvrir ses propres archives sur la guerre civile des années 1990, par peur des révélations qui ébranleraient les fondements du régime. L’histoire, en Algérie, est un instrument au service du pouvoir, jamais un outil de vérité.
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**2. La diversification économique : entre partenariats technologiques et dépendance aux hydrocarbures**
L’Algérie a enregistré des accords commerciaux record lors de l’IATF 2025 (48,3 milliards de dollars), et les partenariats avec la Corée du Sud ou la Tunisie semblent prometteurs. Pourtant, ces succès masquent une réalité plus sombre : l’Algérie reste un pays rentier, dont l’économie dépend à plus de 90% des hydrocarbures.
Les discours officiels sur la diversification économique – notamment dans les technologies et les énergies renouvelables – se heurtent à une réalité bureaucratique et politique. Le général Saïd Chanegriha, chef d’état-major, a récemment souligné la nécessité de « maîtriser la technologie pour garantir la sécurité de l’Algérie ». Mais cette rhétorique sécuritaire cache mal une peur plus profonde : celle de perdre le contrôle sur une jeunesse éduquée, connectée, et de plus en plus critique.
Les investissements dans le numérique (comme les 20 millions d’euros de l’AFD pour la société civile) ou les initiatives pour connecter les écoles à Internet (via le partenariat UNICEF-Cloudflare) sont des avancées réelles. Mais elles restent marginales face à l’ampleur des défis : chômage des jeunes (officiellement à 30%, officieusement bien plus), fuite des cerveaux, et corruption endémique.
L’Algérie veut jouer dans la cour des grands, mais elle refuse de lâcher les rênes du pouvoir économique. Résultat : les partenariats technologiques avec la Corée du Sud ou les accords commerciaux avec l’Afrique restent des vitrines, tandis que les réformes structurelles – privatisations, lutte contre la corruption, ouverture du secteur bancaire – sont sans cesse reportées.
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**3. La jeunesse algérienne : entre répression et instrumentalisation**
La condamnation du journaliste Christophe Gleizes, arrêté sous prétexte d’un reportage sur la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK), est un cas d’école de la manière dont le régime algérien traite sa jeunesse. Gleizes, correspondant pour des médias français, a été accusé d’ »atteinte à l’unité nationale » – une accusation fourre-tout utilisée pour museler toute critique.
Pourtant, la JSK n’est pas un simple club de football. C’est un symbole de la résistance kabyle, une région où les revendications identitaires et autonomistes sont violemment réprimées. En ciblant Gleizes, le pouvoir envoie un message clair : la jeunesse, surtout lorsqu’elle est organisée et médiatisée, est une menace.
Pourtant, cette jeunesse est aussi courtisée. Les discours sur « l’Algérie de demain » se multiplient, comme en témoignent les initiatives pour promouvoir les femmes dans les sciences ou les festivals de cinéma. Mais ces efforts restent superficiels. Le système éducatif, sous-financé et bureaucratisé, ne forme pas les compétences dont l’Algérie a besoin. Les universités sont des usines à chômeurs, et les rares talents qui émergent finissent par s’expatrier.
La jeunesse algérienne est à la fois un bouc émissaire et un alibi. On la réprime quand elle se mobilise (comme lors du Hirak), on la flatte quand elle se tait. Mais on ne lui donne jamais les moyens de prendre son destin en main.
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**4. Les transports : miroir d’un État défaillant**
Les accidents de bus mortels qui endeuillent régulièrement l’Algérie ne sont pas de simples faits divers. Ils révèlent l’état de délabrement des infrastructures et l’incurie des autorités. Après chaque drame, les promesses de modernisation pleuvent, mais rien ne change.
Pourquoi ? Parce que le secteur des transports est un enjeu de pouvoir. Les compagnies de bus privées sont souvent liées à des réseaux clientélistes proches du régime. Les subventions publiques, censées moderniser le parc automobile, finissent dans les poches de quelques privilégiés. Résultat : des bus vétustes, des chauffeurs sous-payés, des routes mal entretenues.
Cette crise des transports est emblématique d’un État qui a abandonné sa mission de service public. Les Algériens le savent, et leur colère monte. Mais elle reste diffuse, car le régime a verrouillé les canaux d’expression. La vétusté des transports est une métaphore de l’Algérie : un pays qui roule à l’essence des hydrocarbures, mais dont le moteur social est grippé.
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**5. Les Algériens de l’étranger : entre réussite individuelle et marginalisation politique**
Les success stories comme celle d’Azul Cosmétique – ce couple franco-algérien qui a choisi de s’installer en Algérie – sont souvent mises en avant par les médias officiels. Elles servent de vitrine à une Algérie « ouverte et dynamique ». Pourtant, ces exemples cachent une réalité plus sombre : les Algériens de l’étranger sont à la fois une manne financière et un corps étranger politique.
Les transferts d’argent des migrants (plus de 2 milliards de dollars par an) sont une bouffée d’oxygène pour l’économie algérienne. Mais ces mêmes migrants sont souvent traités avec mépris par les autorités. Les visas sont difficiles à obtenir, les biens des binationaux sont parfois saisis sous prétexte de « lutte contre la corruption », et leur participation politique est quasi nulle.
La province d’Alicante, en Espagne, est devenue un hub pour les Algériens de la diaspora. Mais cette mobilité est moins un signe d’ouverture qu’une fuite en avant. L’Algérie exporte ses talents et importe leurs devises, sans jamais leur donner voix au chapitre.
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**6. Les arts et la culture : entre instrumentalisation et résistance**
Le retour de Gérard Depardieu en Algérie, grimé en personnage ottoman, est un symbole grotesque de la manière dont la culture est utilisée comme outil de soft power. Depardieu, persona non grata en France, est accueilli à bras ouverts par un régime qui cherche à se donner une image « ouverte et tolérante ».
Pourtant, cette ouverture est sélective. Les festivals de cinéma, comme celui de Sétif, sont des vitrines, mais les artistes critiques – comme ceux du mouvement El Moudjahid – sont censurés. La culture en Algérie est un champ de bataille entre ceux qui veulent en faire un outil de propagande et ceux qui veulent en faire un espace de liberté.
Hakim Dekkar, directeur de l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel, a récemment déclaré que « la culture doit être présente dans notre quotidien ». Mais quel quotidien ? Celui des Algériens qui n’ont pas accès aux salles de cinéma, aux bibliothèques, ou aux espaces de création ? La culture en Algérie est un luxe réservé à une élite, pas un droit pour tous.
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**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**
L’Algérie est aujourd’hui face à un choix existentiel. Elle peut continuer sur la voie actuelle : un mélange de nationalisme économique, de répression politique et de dépendance aux hydrocarbures. Mais cette voie mène à une impasse. Les jeunes continueront de fuir, les infrastructures de se dégrader, et le pays de s’isoler.
Ou alors, elle peut choisir une autre voie : celle des réformes structurelles, de l’ouverture politique, et de la diversification économique. Mais cette voie est risquée, car elle implique de lâcher prise sur certains leviers du pouvoir.
Le vrai défi de l’Algérie n’est pas économique, mais politique. Tant que le régime refusera de partager le pouvoir, tant qu’il traitera sa jeunesse comme une menace plutôt qu’une ressource, tant qu’il utilisera l’histoire comme un instrument de propagande plutôt que comme un outil de réconciliation, le pays restera prisonnier de ses contradictions.
La mort de Liamine Zeroual est un symbole. Il incarnait une Algérie qui aurait pu basculer vers la démocratie, mais qui a échoué. Aujourd’hui, l’Algérie a une nouvelle chance : celle de choisir entre la peur et l’audace. Le Hirak a montré que la société algérienne est prête. Mais le régime, lui, l’est-il ?