—
**L’Algérie face à son miroir : une modernité en tension**
Derrière les annonces triomphales sur la 5G ou la blockchain agricole se cachent des questions fondamentales : l’Algérie est-elle en train de construire une souveraineté réelle, ou ne fait-elle que reproduire, sous des habits high-tech, les mêmes logiques de rente et de clientélisme ? La réponse se niche dans les interstices de ces actualités, où chaque domaine révèle une facette d’un système en quête d’équilibre.
—
**La 5G et le numérique : le rêve d’une Algérie "hub technologique" face à la réalité des infrastructures**
D’abord, l’infrastructure. Le rapport de l’ARTAO (Association Régionale des Télécommunications de l’Afrique de l’Ouest) sur les partenariats public-privé (PPP) comme levier du haut débit en Afrique tombe à point nommé. L’Algérie, qui a longtemps rechigné à ouvrir son secteur télécoms aux investissements étrangers, semble enfin admettre que l’État seul ne peut financer la modernisation des réseaux. Pourtant, les PPP algériens restent entravés par des lourdeurs bureaucratiques et une méfiance envers le privé, héritée de l’ère Bouteflika. Résultat : la 5G algérienne risque de rester cantonnée aux grandes villes, creusant le fossé numérique entre littoral et intérieur, entre élites connectées et populations marginalisées.
Ensuite, la question de la souveraineté. Si l’Algérie se rêve en « acteur technologique le plus influent du Maghreb et du Sahel » (comme le suggère Djedjiga Mouheb), force est de constater que cette ambition se heurte à une dépendance persistante aux équipements étrangers. Les serveurs, les câbles sous-marins, les puces électroniques – tout ou presque vient de Chine, d’Europe ou des États-Unis. La 5G algérienne est-elle une avancée algérienne, ou simplement l’adoption d’un standard imposé par les géants du secteur ? La réponse est dans la loi sur les valeurs mobilières, récemment modifiée pour « simplifier les procédures » et « promouvoir la transformation numérique ». Mais ces réformes, bien que nécessaires, ne suffiront pas à combler le retard en R&D. Sans une politique industrielle ambitieuse, l’Algérie restera un consommateur de technologies, pas un créateur.
—
**Innovation agricole et blockchain : la souveraineté alimentaire à l’épreuve des réalités**
Pourtant, ici aussi, le décalage entre discours et réalité est frappant. D’un côté, l’Algérie dispose d’atouts majeurs : des terres arables sous-exploitées, une main-d’œuvre agricole nombreuse, et une jeunesse de plus en plus formée aux nouvelles technologies. De l’autre, le secteur reste prisonnier de logiques archaïques : subventions inefficaces, manque d’investissements dans la mécanisation, et surtout, une dépendance aux importations qui sape toute velléité d’autonomie. Les +25 % de bananes importées en 2023, malgré des résultats « mitigés », en sont l’illustration parfaite : pourquoi importer des fruits que l’Algérie pourrait produire localement, si ce n’est par manque de volonté politique et par la persistance de réseaux d’importation bien huilés ?
La blockchain, présentée comme une solution miracle, ne sera qu’un gadget si elle n’est pas accompagnée d’une réforme en profondeur du secteur. Sans accès au crédit pour les petits agriculteurs, sans modernisation des circuits de distribution, sans lutte contre la corruption qui gangrène les subventions, la traçabilité ne changera rien. Pire : elle pourrait servir de caution technologique à un système qui, au fond, ne veut pas changer.
—
**Artisanat et patrimoine : le folklore comme alibi de la modernité**
L’artisanat algérien, avec ses poteries, ses tapis et ses bijoux, est un trésor culturel – mais aussi un secteur économique en souffrance. Les artisans, souvent cantonnés à des marchés touristiques étroits, peinent à vivre de leur art. La digitalisation de l’inclusion financière, si elle est bien menée, pourrait leur offrir de nouveaux débouchés (vente en ligne, microcrédits). Mais là encore, le risque est grand de voir cette transition servir de vitrine à un système qui, dans les faits, continue de marginaliser les petits producteurs.
Le patrimoine, lui, est souvent instrumentalisé. Les musées algériens, comme celui de Constantine, sont des lieux de mémoire essentiels, mais ils restent sous-financés et peu accessibles au grand public. Pendant ce temps, les autorités mettent en avant des projets phares (comme la restauration de la Casbah d’Alger) pour donner l’illusion d’une politique culturelle ambitieuse. En réalité, ces initiatives masquent un désengagement de l’État dans la préservation du patrimoine immatériel – langues, musiques, savoir-faire – qui, lui, est en train de disparaître.
—
**Industrie et inflation : le piège de la dépendance énergétique**
Premier problème : la dépendance aux hydrocarbures. Les recettes pétrolières et gazières financent 60 % du budget de l’État. Toute fluctuation des prix se répercute immédiatement sur le pouvoir d’achat, comme le montre la flambée des prix de l’énergie en France – un pays qui, contrairement à l’Algérie, a pourtant les moyens de diversifier ses sources d’approvisionnement.
Deuxième problème : l’industrie locale, trop faible pour amortir les chocs. Les droits de douane, censés protéger les producteurs algériens, sont souvent contournés par la contrebande ou les importations massives. Résultat : les entreprises nationales, déjà fragilisées par la bureaucratie et le manque de financement, ne peuvent pas profiter des hausses de prix pour augmenter leur production. La nouvelle loi commerciale, présentée comme une avancée, reste floue sur les mesures concrètes pour soutenir l’industrie locale. Entre « ambitions et doutes », comme le note APAnews, le texte risque de n’être qu’un énième ajustement cosmétique.
—
**Relations Algérie-France : le théâtre des illusions**
Le « moratoire » de Gérald Darmanin sur les expulsions d’Algériens en situation irrégulière est un aveu d’impuissance. La France, qui a besoin de la coopération algérienne pour contrôler les flux migratoires, se heurte à un mur : Alger refuse de reprendre ses ressortissants sous le coup d’une OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français), sauf cas par cas. La Belgique, qui vient de signer un accord similaire, se heurtera probablement aux mêmes limites. Pourquoi ? Parce que l’Algérie, soucieuse de préserver son image de « puissance protectrice » des migrants, ne peut pas se permettre d’être perçue comme le gendarme de l’Europe.
Pourtant, derrière ce bras de fer se cache une réalité plus prosaïque : la France reste le premier partenaire économique de l’Algérie, malgré les discours sur la « rupture ». Les entreprises françaises (Total, Renault, Sanofi) continuent d’investir, tandis que l’Algérie importe massivement des produits français (médicaments, machines, voitures). Cette dépendance mutuelle explique pourquoi, malgré les invectives et les crises diplomatiques, les deux pays ne peuvent pas se passer l’un de l’autre.
—
**Diplomatie algérienne : entre soft power et realpolitik**
Pourtant, la diplomatie algérienne reste prisonnière de ses contradictions. D’un côté, elle se présente comme un acteur clé de la stabilité régionale, comme en témoigne la qualité des relations italo-algériennes. De l’autre, elle peine à transformer cette influence en leviers économiques concrets. Les accords sur l’énergie et la migration sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas à faire de l’Algérie une puissance autonome. Tant que le pays dépendra des recettes pétrolières pour financer son développement, il restera à la merci des fluctuations des marchés et des pressions extérieures.
—
**Cinéma algérien : la mémoire comme arme politique**
Le cinéma algérien