Le chanteur kabyle Idir est décédé récemment à l’âge de 70 ans, laissant derrière lui un héritage musical et culturel qui a marqué l’Algérie et le monde. Né Hamid Cheriet en 1949 dans le village d’Aït Lahcène, en Grande Kabylie, Idir a su transcender les frontières linguistiques et géographiques avec des mélodies intemporelles comme A Vava Inouva, Ssendu ou Zwit Rwit. Sa disparition a provoqué une vague d’émotion en Algérie et parmi la diaspora, où son œuvre reste un symbole de résistance et d’identité.
D’après Africanews, la nouvelle de sa mort a été annoncée le 13 août 2024, suscitant des hommages unanimes de la part des artistes, des responsables politiques et des citoyens. Le président Abdelmadjid Tebboune a exprimé ses condoléances à la famille du défunt, saluant « un monument de la culture algérienne dont l’œuvre a traversé les générations ». Le ministre de la Culture, Soraya Mouloudji, a quant à elle souligné le rôle d’Idir dans la promotion de la langue tamazight, déclarant que « son art a contribué à faire rayonner la richesse de notre patrimoine immatériel ».
Idir a commencé sa carrière musicale presque par hasard. Alors qu’il étudiait la géologie à l’Université d’Alger, il a été invité en 1976 à remplacer une chanteuse pour une émission de radio. C’est à cette occasion qu’il a interprété A Vava Inouva, une berceuse kabyle qu’il avait réarrangée. Le titre, diffusé sur les ondes de la Radio algérienne, est devenu un succès instantané, propulsant Idir sur le devant de la scène internationale. La chanson, traduite en plusieurs langues, a été reprise par des artistes comme Gloria Lasso et Nana Mouskouri, et est devenue un hymne pour les Berbères du monde entier.
Son style musical, mêlant instruments traditionnels comme le bendir et la flûte à des arrangements modernes, a influencé des générations d’artistes algériens et maghrébins. Des chanteurs comme Lounis Aït Menguellet, Cheb Khaled ou encore Souad Massi ont souvent cité Idir comme une source d’inspiration. « Idir a ouvert la voie à une musique kabyle accessible sans renoncer à ses racines. Il a prouvé qu’on pouvait être à la fois local et universel », a déclaré le chanteur Amazigh Kateb, leader du groupe Gnawa Diffusion, dans une interview accordée à El Watan.
En Algérie, Idir était bien plus qu’un artiste : il était un porte-voix de la culture kabyle, notamment pendant les années 1980 et 1990, marquées par les revendications identitaires et la répression politique. Ses chansons, souvent poétiques et engagées, abordaient des thèmes comme l’exil, la mémoire et la résistance. Avava Inouva, par exemple, évoque la transmission des valeurs familiales, tandis que Zwit Rwit dénonce l’oppression et l’injustice. Malgré les pressions, Idir a toujours refusé de s’engager politiquement de manière partisane, préférant utiliser sa musique comme un outil de paix et de dialogue.
Sa carrière internationale a pris un nouvel essor dans les années 2000, avec des collaborations prestigieuses et des tournées en Europe, en Amérique du Nord et au Moyen-Orient. En 2013, il a sorti l’album Adrar Inu (Ma montagne), une ode à la Kabylie et à ses paysages, qui a été salué par la critique. En 2017, il a reçu le prix de la Médaille de la Paix de l’UNESCO pour son engagement en faveur de la diversité culturelle. « Idir n’a jamais cessé de croire en la puissance de la musique pour rapprocher les peuples. Son message était toujours porteur d’espoir », a déclaré la directrice générale de l’UNESCO, Audrey Azoulay, dans un communiqué publié après sa mort.
En Algérie, les hommages se sont multipliés ces derniers jours. À Tizi Ouzou, sa ville natale, des milliers de personnes se sont rassemblées pour lui rendre un dernier hommage, scandant ses chansons et brandissant des drapeaux amazighs. Des veillées musicales ont été organisées dans plusieurs villes du pays, notamment à Alger, Oran et Béjaïa, où des artistes locaux ont repris ses titres les plus célèbres. Le Théâtre national algérien (TNA) a annoncé qu’il allait organiser un concert hommage en son honneur, avec la participation de plusieurs figures de la scène musicale algérienne.
La disparition d’Idir intervient à un moment où la musique kabyle connaît un regain d’intérêt en Algérie, notamment grâce à des festivals comme Timitar à Agadir (Maroc) ou Festival de la Musique Amazighe à Tizi Ouzou. Des jeunes artistes comme Djazia Satour, qui mélange blues et musique traditionnelle, ou le groupe Ifrikya Spirit, perpétuent son héritage en modernisant les sonorités kabyles. « Idir nous a appris que la musique n’a pas de frontières. Son œuvre reste une source d’inspiration pour tous ceux qui croient en la diversité culturelle », a déclaré Djazia Satour dans une interview accordée à Info-Beaune.com.
Malgré son succès international, Idir est resté attaché à ses racines. Il a souvent exprimé son attachement à la Kabylie et à sa langue, refusant de chanter en arabe ou en français pour préserver l’authenticité de son message. « Je chante en tamazight parce que c’est ma langue, celle de mes ancêtres. C’est une façon de dire que notre culture compte, qu’elle a sa place dans le monde », avait-il déclaré lors d’un concert à Paris en 2019.
Sa mort laisse un vide dans le paysage musical algérien, mais son héritage perdure. Des initiatives sont déjà en cours pour préserver et promouvoir son œuvre, comme la création d’un musée Idir à Tizi Ouzou ou la numérisation de ses archives sonores. Le ministère de la Culture a également annoncé qu’il allait soutenir la production d’un documentaire sur sa vie, en collaboration avec des réalisateurs algériens et internationaux.
Idir restera dans les mémoires comme l’un des plus grands ambassadeurs de la culture algérienne. Son art, à la fois simple et profond, a touché des millions de personnes à travers le monde. Comme il le chantait lui-même dans A Vava Inouva : « A vava inouva, a yemma inouva, a dadda inouva » (« Mon père, ma mère, mon grand-père »), une mélodie qui continue de résonner bien au-delà des montagnes de Kabylie.