L’université algérienne impose les stages pour les masters

Cette semaine, le système universitaire algérien a franchi une étape décisive dans son rapprochement avec le marché du travail. Selon une enquête publiée par Le Monde fin janvier 2025, les stages sont désormais un prérequis obligatoire pour accéder aux masters dans la plupart des filières. Une mesure qui bouleverse les habitudes des étudiants et des établissements, tout en suscitant des débats sur son application concrète.

Un virage vers l’employabilité

Jusqu’à récemment, les stages restaient une option pour les étudiants algériens, souvent perçus comme une formalité administrative plutôt qu’une expérience professionnelle. Mais depuis 2024, plusieurs universités, dont celles d’Alger, Oran et Constantine, ont intégré cette exigence dans leurs critères de sélection pour les masters. « Pour accéder aux masters, le fait d’avoir réalisé un stage est devenu un prérequis », confirme un responsable pédagogique de l’université de Blida 1, sous couvert d’anonymat. Cette évolution s’inscrit dans le cadre de la réforme LMD (Licence-Master-Doctorat), lancée en 2004 mais dont les effets tardaient à se concrétiser.

Les filières les plus concernées sont celles des sciences sociales, du droit, de l’économie et des technologies. À l’université de Tlemcen, par exemple, les étudiants en informatique doivent désormais justifier d’un stage d’au moins deux mois pour postuler à un master en intelligence artificielle ou en cybersécurité. Même chose à l’université de Sétif, où les masters en gestion exigent une expérience en entreprise, même courte.

Des entreprises encore réticentes

Si la mesure est saluée par les étudiants qui y voient une opportunité de se familiariser avec le monde professionnel, son application se heurte à plusieurs obstacles. Le premier est le manque de structures d’accueil. « Beaucoup d’entreprises, surtout les PME, ne sont pas équipées pour encadrer des stagiaires », explique Samir Benahmed, président de la Confédération des patrons algériens (CPA). Selon lui, seules les grandes entreprises comme Sonatrach, Cevital ou les banques publiques (BNA, BADR) ont les moyens de proposer des stages structurés.

Autre problème : la rémunération. En Algérie, les stages ne sont pas systématiquement payés, et lorsqu’ils le sont, les indemnités restent symboliques (entre 5 000 et 15 000 dinars par mois). « Certains étudiants doivent travailler gratuitement pendant des mois, ce qui pose un problème d’équité », souligne Amina Kadi, étudiante en master de marketing à l’université d’Alger 3. Elle ajoute que les stages non rémunérés sont souvent réservés aux étudiants issus de milieux aisés, qui peuvent se permettre de ne pas gagner leur vie pendant plusieurs mois.

Les universités en première ligne

Face à ces défis, les universités tentent de s’adapter. Certaines, comme l’université de Boumerdès, ont signé des conventions avec des entreprises locales pour faciliter l’accueil des stagiaires. D’autres, comme l’École nationale supérieure d’informatique (ESI) d’Alger, ont créé des cellules dédiées à l’insertion professionnelle, chargées de trouver des stages pour les étudiants. « Nous avons un partenariat avec plus de 50 entreprises, dont des start-up et des multinationales », explique le directeur de l’ESI, Mohamed Amine Chikh.

Cependant, ces initiatives restent limitées. Selon une étude de l’Office national des statistiques (ONS) publiée en 2024, seulement 30 % des étudiants algériens parviennent à décrocher un stage avant l’obtention de leur diplôme. Un chiffre qui chute à 15 % dans les wilayas du Sud, où le tissu économique est moins développé.

Un impact encore difficile à mesurer

L’efficacité de cette mesure sur l’employabilité des jeunes reste à prouver. D’un côté, les étudiants qui ont effectué des stages semblent mieux armés pour affronter le marché du travail. « Mon stage dans une agence de communication m’a permis de décrocher mon premier emploi », témoigne Karim, 24 ans, diplômé en journalisme de l’université de Constantine. De l’autre, les recruteurs algériens continuent de privilégier l’expérience professionnelle, même pour les postes de débutants.

« Un stage ne remplace pas une vraie expérience », estime Farid Belkacem, directeur des ressources humaines chez Saidal, un géant pharmaceutique algérien. Pour lui, la solution passe par un renforcement des liens entre les universités et les entreprises, avec des programmes de formation en alternance, comme ceux qui existent en Europe.

Vers une généralisation ?

Malgré les difficultés, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (MESRS) semble déterminé à généraliser cette mesure. Dans une déclaration récente, le ministre Kamel Baddari a annoncé que les stages deviendraient obligatoires pour tous les masters d’ici 2026, avec un objectif de 50 % de stages rémunérés. Une ambition qui nécessitera des investissements massifs dans les infrastructures universitaires et une meilleure coordination avec le secteur privé.

Pour les étudiants, cette réforme est à double tranchant. Si elle ouvre des portes, elle risque aussi d’exclure ceux qui n’ont pas les moyens de financer un stage non rémunéré. « C’est une bonne idée, mais il faut que tout le monde ait les mêmes chances », résume Amina Kadi. Une équation complexe pour un pays où le taux de chômage des jeunes dépasse les 30 %, selon les dernières données de l’ONS.

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