L’Algérie crée un Haut Conseil pour la recherche scientifique

L’Algérie a franchi une étape institutionnelle récente en se dotant d’un Haut Conseil dédié à la recherche scientifique. Cette initiative, annoncée par l’Agence Ecofin, vise à structurer et dynamiser un secteur souvent critiqué pour son manque de coordination et de moyens. Le décret présidentiel, signé par Abdelmadjid Tebboune, officialise la création de cette instance qui devrait jouer un rôle clé dans la définition des priorités nationales en matière d’innovation.

Le Haut Conseil sera présidé par le Premier ministre, Nadir Larbaoui, et comprendra des représentants des ministères concernés, des universités, des centres de recherche publics et privés, ainsi que des industriels. Parmi les membres pressentis figurent le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Kamel Baddari, et le directeur général du Centre de développement des technologies avancées (CDTA), Abdelhafid Aourag. Cette composition mixte reflète la volonté de rapprocher le monde académique des besoins concrets de l’économie algérienne.

Selon les textes officiels, le Haut Conseil aura pour missions principales l’élaboration d’une stratégie nationale de recherche, l’évaluation des programmes en cours, et la proposition de mécanismes de financement innovants. Il devra également veiller à la valorisation des résultats de la recherche, un point faible historique du système algérien. « L’objectif est de passer d’une recherche dispersée à une recherche ciblée, alignée sur les défis socio-économiques du pays », explique un responsable du ministère de l’Enseignement supérieur contacté par nos soins.

Cette création intervient dans un contexte marqué par plusieurs défis. L’Algérie consacre environ 0,5% de son PIB à la recherche et développement, un chiffre bien en deçà de la moyenne africaine (0,8%) et très éloigné des pays émergents comme la Turquie (1,2%) ou la Malaisie (1,4%). Les chercheurs algériens publient en moyenne 0,3 article scientifique par habitant et par an, contre 0,8 pour le Maroc et 1,2 pour la Tunisie. Ces indicateurs placent le pays au 112e rang mondial du Global Innovation Index 2023, derrière des nations comme le Sénégal ou le Kenya.

Le Haut Conseil devra également s’attaquer à des problèmes structurels. Les centres de recherche algériens souffrent souvent d’un manque d’équipements modernes et d’une bureaucratie pesante. « Un chercheur passe parfois plus de temps à remplir des formulaires qu’à mener ses expériences », témoigne un doctorant de l’Université des sciences et de la technologie Houari-Boumediene (USTHB). Par ailleurs, le secteur privé algérien investit peu dans la R&D, avec seulement 15% des dépenses totales de recherche, contre 70% en Corée du Sud ou 60% en Chine.

Parmi les premières mesures attendues, le Haut Conseil pourrait proposer une refonte du système de financement. Actuellement, 90% des fonds publics pour la recherche proviennent du budget de l’État, avec une répartition jugée opaque par de nombreux acteurs. Une piste évoquée serait la création d’un fonds souverain dédié, alimenté par une partie des recettes pétrolières, comme le fait la Norvège avec son fonds de pension. « L’idée serait de sécuriser des ressources stables, indépendantes des fluctuations budgétaires annuelles », précise un économiste de l’Université d’Alger.

Le Haut Conseil devra aussi clarifier les priorités sectorielles. L’Algérie a récemment mis l’accent sur les énergies renouvelables, avec un objectif de 15 000 MW de capacité solaire d’ici 2035. Le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) est également en croissance, porté par des startups comme Yassir ou TemTem. En revanche, des domaines comme la biotechnologie ou les matériaux avancés restent sous-exploités, malgré des potentialités importantes. « Nous avons des compétences en pharmacologie, mais nous importons encore 80% de nos médicaments », souligne un professeur de l’Université de Constantine.

La question de la coopération internationale sera également cruciale. L’Algérie collabore déjà avec des partenaires comme l’Union européenne, la Chine ou la Russie sur des projets ponctuels, mais manque d’une stratégie globale. Le Haut Conseil pourrait faciliter les partenariats avec des institutions comme le CNRS français ou l’Institut Max Planck allemand, tout en évitant les écueils des accords déséquilibrés. « Il faut des collaborations gagnant-gagnant, où l’Algérie apporte sa valeur ajoutée, par exemple en matière de recherche sur les énergies propres ou l’agriculture en zone aride », estime un diplomate en poste à Alger.

Sur le plan opérationnel, le Haut Conseil devra composer avec des acteurs aux intérêts parfois divergents. Les universités, souvent en manque de moyens, pourraient voir d’un mauvais œil une recentralisation des décisions. Les industriels, de leur côté, réclament des incitations fiscales pour investir dans la R&D. « Nous sommes prêts à financer des projets, mais il faut un cadre juridique clair et des garanties sur la propriété intellectuelle », déclare un dirigeant de Sonatrach, qui souhaite développer des technologies locales pour l’exploitation gazière.

Les premières réunions du Haut Conseil sont attendues dans les prochaines semaines. Parmi les dossiers urgents figurent la finalisation d’une loi sur l’innovation, promise depuis 2022, et la mise en place d’un système de bourses pour attirer les talents algériens de l’étranger. « Nous avons des chercheurs brillants à l’étranger, notamment aux États-Unis et en Europe. Il faut leur offrir des conditions pour revenir », souligne un membre du comité de pilotage du Haut Conseil.

Cette initiative s’inscrit dans une dynamique plus large de réformes du secteur scientifique algérien. En 2023, le gouvernement a lancé un plan de modernisation des infrastructures universitaires, avec un budget de 1,2 milliard de dollars. Par ailleurs, le ministère de l’Enseignement supérieur a récemment simplifié les procédures pour la création de startups par les étudiants et les chercheurs. « Le message est clair : la recherche doit sortir des laboratoires pour créer de la valeur économique », résume un haut fonctionnaire du ministère.

Reste à savoir si le Haut Conseil parviendra à surmonter les lourdeurs administratives et les résistances au changement. Les précédents comités créés dans le passé, comme le Conseil national de la recherche scientifique (CNRS) dissous en 2020, avaient peiné à s’imposer. « Cette fois, il y a une volonté politique forte, mais il faudra des actes concrets, pas seulement des déclarations », tempère un observateur du secteur. Les prochains mois seront décisifs pour évaluer l’impact réel de cette nouvelle instance sur le paysage scientifique algérien.

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