La chasse aux chanteurs de raï s’intensifie en Algérie

Depuis plusieurs mois, une campagne de répression ciblée frappe les artistes de raï en Algérie, suscitant des réactions contrastées entre défenseurs de la culture populaire et autorités locales. Selon un rapport publié récemment par Le Point, les interdictions de concerts, les pressions administratives et les arrestations se multiplient, notamment dans les wilayas de l’Ouest, berceau historique de ce genre musical.

Des mesures administratives et policières

À Oran, Sidi Bel Abbès et Mostaganem, des dizaines de salles de spectacle ont reçu des notifications de fermeture temporaire ou définitive. Les motifs invoqués par les autorités locales, citées par Le Point, incluent des « troubles à l’ordre public », des « atteintes aux valeurs morales » ou encore des « défauts de conformité administrative ». Plusieurs artistes, dont certains anonymes par crainte de représailles, ont confirmé à des médias indépendants que des contrôles policiers étaient systématiquement renforcés avant leurs prestations.

Un cas emblématique est celui du chanteur Cheb Mami, dont une tournée prévue en avril 2025 a été annulée après que la wilaya d’Oran a refusé de délivrer les autorisations nécessaires. Contacté par téléphone, un responsable de la Direction de la culture d’Oran a justifié cette décision par « la nécessité de préserver l’image de la ville et de respecter les normes culturelles en vigueur ». Aucune précision n’a été donnée sur ces normes.

Réactions des artistes et du public

Face à ces restrictions, une partie de la scène raï tente de s’adapter. Certains artistes, comme Danyl, figure montante du « new raï », ont choisi de se produire dans des lieux privés ou lors d’événements fermés. « On nous pousse à la clandestinité, mais le raï ne mourra pas », a-t-il déclaré au Bondy Blog en décembre 2023. D’autres, comme Yasmine Ammari, dont la voix a marqué la scène oranaise, ont opté pour des collaborations à l’étranger, notamment en France, où le raï jouit d’une popularité intacte.

Le public, lui, exprime son mécontentement sur les réseaux sociaux. Des hashtags comme #RaïLibre ou #OranSansMusique ont émergé, accompagnés de vidéos montrant des fans contournant les interdictions en organisant des concerts improvisés dans des garages ou des fermes isolées. « Le raï, c’est notre histoire, notre révolte, notre joie. Ils ne peuvent pas l’effacer », écrit un internaute sur Facebook, sous une vidéo d’un concert clandestin à Mostaganem.

Un débat culturel et politique

Cette répression s’inscrit dans un contexte plus large de tensions autour des expressions artistiques en Algérie. Selon un article de HYPESOUL publié en avril 2025, le raï, tout comme le rap, est perçu par une frange conservatrice de la société comme un vecteur de « dérives » ou de « subversion ». Le genre, né dans les années 1930 et popularisé dans les années 1980 par des figures comme Cheb Khaled ou Cheb Mami, a toujours été associé à des thèmes comme l’amour, la marginalité ou la critique sociale – des sujets qui dérangent.

Pourtant, des voix s’élèvent pour défendre le raï comme patrimoine national. L’Association des artistes algériens (AAA), basée à Alger, a récemment publié un communiqué appelant à « un dialogue apaisé » entre les autorités et les musiciens. « Le raï fait partie de notre identité. Le censurer, c’est priver les Algériens d’une partie d’eux-mêmes », a déclaré son président, sans obtenir de réponse officielle.

L’exil comme solution ?

Face à l’absence de perspectives en Algérie, plusieurs artistes se tournent vers l’étranger. Le festival Raï Nation 2, prévu à Paris en février 2026, a ainsi vu son affiche se renforcer avec la participation annoncée de plusieurs chanteurs algériens, dont certains interdits de scène dans leur pays. « Paris devient la capitale du raï par défaut », ironise un organisateur du festival, cité par Mondafrique.

Cheb Khaled, légende vivante du genre, a lui-même évoqué cette question lors d’une interview à RFI en octobre 2022. « Le raï a toujours été un miroir de la société algérienne. Si on le muselle, c’est la société qu’on étouffe », avait-il déclaré, sans pour autant critiquer directement les autorités.

Un avenir incertain

Pour l’instant, aucune mesure officielle n’a été prise pour encadrer ou légaliser cette répression. Les artistes et leurs soutiens espèrent une médiation, mais les signaux restent contradictoires. D’un côté, des wilayas comme Alger ou Constantine semblent moins touchées par ces restrictions, laissant penser à une approche décentralisée. De l’autre, des rumeurs persistantes évoquent un durcissement des contrôles avant les prochaines élections locales.

En attendant, les salles de concert d’Oran et de Sidi Bel Abbès restent vides, et les musiciens algériens continuent de chercher des solutions pour faire vivre leur art. « On ne peut pas tuer une musique qui vient du peuple », résume un jeune chanteur de raï, sous couvert d’anonymat. « Mais on peut la faire souffrir. »

Laisser un commentaire