L’Algérie a franchi une étape décisive dans la protection sociale avec l’entrée en vigueur récente de la gratuité des médicaments pour les malades chroniques non assurés. Cette mesure, annoncée par le ministère de la Santé, vise à alléger le fardeau financier des patients souffrant de pathologies de longue durée, comme le diabète, l’hypertension ou les maladies rénales. Selon El Moudjahid, qui a relayé l’information, cette initiative s’inscrit dans le cadre des réformes engagées par le gouvernement pour renforcer l’accès aux soins et réduire les inégalités en matière de santé.
Un dispositif ciblé et encadré
La gratuité concerne uniquement les médicaments essentiels, prescrits dans le cadre d’un protocole thérapeutique validé par les structures publiques de santé. Les bénéficiaires doivent être inscrits auprès des établissements hospitaliers ou des centres de santé de proximité, où ils recevront une carte d’éligibilité. D’après les déclarations officielles, cette carte permettra aux patients de retirer leurs traitements sans avance de frais dans les pharmacies agréées. Le ministère de la Santé a précisé que la liste des médicaments couverts sera régulièrement mise à jour en fonction des besoins épidémiologiques et des disponibilités budgétaires.
Un soulagement pour des milliers de familles
En Algérie, les maladies chroniques représentent un enjeu sanitaire et social majeur. Selon les dernières statistiques du ministère de la Santé, près de 4 millions de personnes souffriraient de diabète, tandis que l’hypertension artérielle toucherait environ 30 % de la population adulte. Pour beaucoup de familles, le coût des traitements constitue un obstacle à leur observance, entraînant des complications parfois irréversibles. Un médecin généraliste exerçant à Alger, qui a requis l’anonymat, a confié à L’Expression que cette mesure « va sauver des vies, surtout dans les zones rurales où les revenus sont souvent précaires ». Il a toutefois souligné la nécessité d’accompagner cette décision d’une campagne de sensibilisation pour éviter les abus et garantir une distribution équitable.
Financement et logistique : les défis à relever
Le financement de cette mesure repose sur le budget de l’État, déjà sous pression en raison de la baisse des recettes pétrolières. Le ministère des Finances a indiqué que des crédits spécifiques ont été alloués pour 2025, sans préciser leur montant. Des économistes interrogés par TSA estiment que le coût annuel pourrait atteindre plusieurs dizaines de milliards de dinars, en fonction du nombre de bénéficiaires et de l’évolution des prix des médicaments. Par ailleurs, la logistique pose question : les pharmacies publiques et privées devront adapter leurs stocks et leurs systèmes de facturation pour éviter les ruptures d’approvisionnement. Le Syndicat national des pharmaciens d’Algérie (SNPA) a appelé à une concertation urgente avec les autorités pour clarifier les modalités pratiques, notamment la compensation financière des officines.
Réactions contrastées de la société civile
Les associations de patients ont salué cette avancée, tout en exprimant des réserves. L’Association algérienne de défense des droits des diabétiques (AADDD) a qualifié la mesure de « victoire historique », mais a insisté sur la nécessité d’étendre la gratuité aux dispositifs médicaux, comme les bandelettes de glycémie. À l’inverse, certains experts en santé publique, comme le Dr. Kamel Senhadri, ancien directeur de l’Institut national de santé publique (INSP), ont mis en garde contre un risque de « démagogie sanitaire ». Dans une tribune publiée par El Watan, il a rappelé que « la gratuité sans contrôle peut conduire à un gaspillage des ressources et à une surconsommation de médicaments ». Il a plaidé pour un système de suivi rigoureux, avec des audits réguliers pour évaluer l’impact réel de la mesure.
Un pas vers la couverture santé universelle ?
Cette initiative s’ajoute à d’autres réformes récentes, comme l’extension de la couverture maladie aux travailleurs indépendants et l’amélioration des infrastructures hospitalières. Pour le gouvernement, il s’agit d’une étape vers la concrétisation de la couverture santé universelle, promise depuis plusieurs années. Le Premier ministre, Nadir Larbaoui, a récemment déclaré que « l’Algérie ne peut plus se permettre de laisser des citoyens sans protection face à la maladie ». Pourtant, des défis persistent, notamment la modernisation des systèmes d’information sanitaires et la formation du personnel médical. Le Collectif pour le droit à la santé, une ONG algérienne, a appelé à une évaluation transparente de la mesure après six mois de mise en œuvre, afin d’en corriger les éventuelles lacunes.
Perspectives et attentes
Si la gratuité des médicaments pour les malades chroniques marque une avancée indéniable, son succès dépendra de sa mise en œuvre sur le terrain. Les prochains mois seront cruciaux pour mesurer son impact réel sur la santé des populations vulnérables. Les autorités sanitaires devront également veiller à ce que cette mesure ne crée pas de nouvelles inégalités, notamment pour les patients atteints de maladies rares ou nécessitant des traitements coûteux non couverts. Enfin, la question du financement à long terme reste en suspens, dans un contexte économique marqué par la volatilité des prix des hydrocarbures. Une chose est sûre : cette décision place l’Algérie parmi les pays africains les plus engagés dans la protection sociale, mais son avenir dépendra de la capacité à concilier ambition et rigueur budgétaire.