Ghardaïa estampille le tapis Djerida

Le tapis traditionnel Djerida, emblème de l’artisanat mozabite, a officiellement obtenu son estampillage à Ghardaïa en octobre 2025. Cette reconnaissance, annoncée par le Courrier d’Algérie, marque une étape décisive pour la préservation et la valorisation d’un savoir-faire ancestral menacé par la concurrence des produits industriels et l’exode des artisans.

Le tapis Djerida, tissé à la main avec de la laine de mouton teinte aux pigments naturels, se distingue par ses motifs géométriques inspirés de l’architecture ksourienne et ses couleurs vives – rouge, bleu indigo et jaune safran. Selon les maîtres-artisans de la région, chaque pièce demande entre trois et six mois de travail, selon la taille et la complexité des motifs. « Un tapis de deux mètres sur trois peut coûter jusqu’à 150 000 dinars, un prix justifié par le temps et la précision du travail », explique Mohamed Amrani, président de la coopérative artisanale de Ghardaïa, cité par le Courrier d’Algérie.

L’estampillage, délivré par l’Office national de l’artisanat (ONA), garantit l’authenticité du produit et permet aux artisans de bénéficier d’un label officiel. « C’est une protection contre les contrefaçons qui inondent le marché, notamment les tapis fabriqués en Turquie ou en Chine, vendus à bas prix mais sans aucune valeur culturelle », souligne Fatima Zohra, experte en patrimoine auprès du ministère de la Culture. L’ONA a également lancé une campagne de sensibilisation pour inciter les consommateurs à privilégier les produits locaux, en mettant en avant leur durabilité et leur impact économique sur les familles d’artisans.

La démarche s’inscrit dans une stratégie plus large de relance de l’artisanat algérien, portée par le gouvernement depuis 2023. En mars 2025, le Premier ministre Nadir Larbaoui avait annoncé un fonds de 5 milliards de dinars pour soutenir les filières traditionnelles, avec un accent particulier sur les régions du Sud. À Ghardaïa, ce soutien se traduit par des ateliers de formation pour les jeunes et des subventions à l’achat de matières premières. « Avant, les jeunes fuyaient ces métiers par manque de revenus. Aujourd’hui, avec l’estampillage et les aides, ils reviennent », observe Amrani.

Pourtant, les défis restent nombreux. Le coût élevé des matières premières, comme la laine naturelle, pousse certains artisans à utiliser des fibres synthétiques, moins chères mais de moindre qualité. « La laine locale a presque disparu, remplacée par des importations d’Afrique du Sud ou d’Australie. Cela augmente les coûts et fragilise la filière », déplore un tisserand de Beni Isguen. Par ailleurs, la commercialisation reste un casse-tête : les artisans dépendent encore largement des marchés locaux et des touristes, faute de canaux de distribution structurés.

Le tourisme, justement, pourrait être un levier. En 2025, près de 47 000 visiteurs étrangers ont exploré le Sahara algérien, selon l’APS, un chiffre en hausse de 15 % par rapport à 2024. Les circuits organisés par l’Office national du tourisme (ONT) incluent désormais des visites dans les ateliers de Ghardaïa, où les touristes peuvent assister à la fabrication des tapis et acheter directement auprès des artisans. « Les clients étrangers sont prêts à payer plus cher pour un produit authentique et traçable. L’estampillage leur donne cette garantie », note un guide touristique basé à Timimoun.

La reconnaissance du Djerida s’ajoute à d’autres initiatives similaires, comme l’estampillage du tapis de Tlemcen ou de la poterie de Maâtkas. En janvier 2026, le 12e Festival de la poterie de Maâtkas, rapporté par le Courrier d’Algérie, a attiré plus de 20 000 visiteurs, dont des acheteurs européens. « Ces labels ne sont pas que symboliques. Ils créent de la valeur ajoutée et ouvrent des marchés à l’export », analyse un économiste spécialisé dans les industries culturelles.

À Ghardaïa, l’estampillage du Djerida a déjà des effets concrets. Plusieurs coopératives ont vu leurs ventes augmenter de 30 % depuis octobre 2025, et une boutique en ligne, lancée avec le soutien de l’ONA, permet aux artisans de toucher une clientèle nationale. « Nous recevons des commandes de Constantine, d’Alger, même de France. C’est une première », se réjouit une tisserande de Melika.

Reste à pérenniser ces avancées. Les artisans réclament un accès facilité aux crédits bancaires et une meilleure protection contre les importations illégales. « L’estampillage est une première étape, mais il faut maintenant des mesures concrètes pour que ce métier survive », insiste Amrani. Le ministère du Commerce a promis un durcissement des contrôles aux frontières, mais les résultats se font attendre.

Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse la simple préservation d’un patrimoine. L’artisanat représente 1,5 % du PIB et emploie près de 600 000 personnes, selon les chiffres officiels. À Ghardaïa, où le chômage des jeunes dépasse les 25 %, chaque tapis vendu est une bouffée d’oxygène pour des familles entières. « Mon père était tisserand, mon grand-père aussi. Avec l’estampillage, j’espère que mes enfants pourront continuer », confie un artisan de 42 ans, les mains encore marquées par les fils de laine.

L’histoire du Djerida est loin d’être terminée. Elle dépendra de la capacité des institutions à transformer une reconnaissance symbolique en opportunités économiques durables. Pour l’instant, à Ghardaïa, les métiers à tisser continuent de tourner, et les motifs géométriques, hérités des ancêtres, résistent encore à l’oubli.

Laisser un commentaire