L’Algérie poursuit son vaste programme d’extension du réseau hospitalier public, mais les réalisations peinent à suivre le rythme des annonces. Selon Le360, les données récentes révèlent des écarts significatifs entre les objectifs initiaux et les taux de réalisation, tandis que les budgets alloués restent sujets à des ajustements constants. Un bilan contrasté qui interroge sur la capacité du pays à répondre aux besoins croissants en infrastructures sanitaires.
Des capacités théoriques en hausse, mais des délais allongés
Le ministère de la Santé a fixé un objectif ambitieux : porter la capacité d’accueil du réseau hospitalier public à 100 000 lits d’ici 2025. Un chiffre qui représenterait une augmentation de près de 30 % par rapport à la situation actuelle, où environ 77 000 lits sont opérationnels. Pourtant, les retards s’accumulent. Sur les 120 nouveaux établissements prévus dans le cadre du plan quinquennal 2020-2024, seulement 45 ont été livrés à ce jour, soit un taux de réalisation de 37,5 %. Parmi les projets en souffrance, plusieurs hôpitaux régionaux, dont ceux de Tamanrasset et de Béchar, dont les chantiers ont été reportés à plusieurs reprises en raison de problèmes logistiques et financiers.
Les régions du Sud et des Hauts-Plateaux, déjà sous-équipées, sont les plus touchées par ces retards. À Adrar, par exemple, l’hôpital de 240 lits, annoncé pour 2022, n’a toujours pas ouvert ses portes. Les autorités locales évoquent des difficultés dans l’acheminement des matériaux et des équipements médicaux, aggravées par les contraintes géographiques. Ces délais prolongés exacerbent les tensions dans des wilayas où les structures existantes fonctionnent souvent en surcapacité, avec des taux d’occupation dépassant régulièrement les 120 %.
Un budget en hausse, mais des dépenses mal optimisées
Le financement de ce programme d’extension repose sur un budget de 1 200 milliards de dinars (environ 8,5 milliards de dollars) pour la période 2020-2024. Une enveloppe colossale, qui représente près de 15 % du budget total alloué au secteur de la santé sur la même période. Pourtant, selon Le360, une partie de ces fonds n’a pas été utilisée de manière optimale. Plusieurs projets ont vu leur coût initial révisé à la hausse en cours de route, comme l’hôpital de Sétif, dont le budget est passé de 12 à 18 milliards de dinars en raison de modifications techniques et de retards dans les appels d’offres.
Les dépassements budgétaires ne sont pas rares dans les grands chantiers publics algériens, mais dans le cas des hôpitaux, ils ont des conséquences directes sur la qualité des infrastructures. Certains établissements livrés récemment, comme celui de Blida, ont été critiqués pour des défauts de construction et des équipements manquants. Des lacunes qui obligent les autorités à engager des budgets supplémentaires pour des travaux de réhabilitation, retardant d’autant leur mise en service effective.
Des inégalités territoriales persistantes
L’un des enjeux majeurs de cette extension est de réduire les disparités entre les wilayas. Actuellement, la densité hospitalière varie du simple au triple selon les régions. Alger, avec 3,2 lits pour 1 000 habitants, affiche un ratio proche des standards internationaux, tandis que des wilayas comme Tindouf ou Illizi peinent à atteindre 0,8 lit pour 1 000 habitants. Le plan gouvernemental prévoit de ramener ce ratio à 2 lits pour 1 000 habitants en moyenne nationale, mais les retards actuels risquent de compromettre cet objectif.
Les régions frontalières, en particulier, souffrent d’un manque criant d’infrastructures. À Tébessa, par exemple, l’hôpital régional, construit il y a plus de dix ans, n’a jamais été pleinement opérationnel en raison de l’absence de services spécialisés comme la cardiologie ou la néphrologie. Les patients sont souvent contraints de se rendre à Constantine ou Annaba, parfois au péril de leur santé. Ces déséquilibres territoriaux alimentent les critiques des professionnels de santé, qui dénoncent une planification trop centralisée et peu adaptée aux réalités locales.
Des solutions en demi-teinte
Face à ces défis, le gouvernement a annoncé des mesures pour accélérer les réalisations. Parmi elles, l’ouverture des chantiers à des entreprises étrangères, notamment chinoises et turques, pour contourner les lenteurs des entreprises locales. Cette stratégie a permis de relancer certains projets, comme l’hôpital de Ouargla, dont la construction a été confiée à un consortium chinois. Cependant, elle soulève des questions sur la pérennité des infrastructures et la formation du personnel local, souvent peu familiarisé avec les technologies importées.
Par ailleurs, le ministère de la Santé a lancé un audit des projets en cours pour identifier les blocages et réallouer les budgets. Une initiative saluée par les syndicats médicaux, mais dont les résultats se font attendre. « Nous avons besoin de transparence sur l’avancement des travaux et sur l’utilisation des fonds », déclare un responsable du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP). Sans une meilleure coordination entre les différents acteurs – ministères, wilayas, entreprises – les retards risquent de s’aggraver, au détriment des patients.
Un secteur sous pression
L’extension du réseau hospitalier intervient dans un contexte de forte pression sur le système de santé algérien. La croissance démographique, couplée à l’augmentation des maladies chroniques comme le diabète ou l’hypertension, exige des infrastructures adaptées. Pourtant, les hôpitaux existants peinent déjà à absorber la demande. À l’hôpital Mustapha Pacha d’Alger, le plus grand du pays, les services d’urgence enregistrent des temps d’attente dépassant souvent 24 heures. Dans ces conditions, chaque retard dans la livraison d’un nouvel établissement aggrave la saturation des structures en place.
Les professionnels de santé pointent également du doigt le manque de personnel qualifié. Même lorsque les hôpitaux sont construits, leur mise en service est souvent retardée par l’absence de médecins et d’infirmiers spécialisés. Le ministère a lancé des campagnes de recrutement, mais le déficit reste important, notamment dans les spécialités comme la pédiatrie ou la gériatrie. Sans une politique globale intégrant à la fois les infrastructures et les ressources humaines, l’extension du réseau hospitalier risque de ne pas produire les effets escomptés.
Vers une révision des priorités ?
Face aux retards accumulés, certains observateurs plaident pour une révision des priorités. Plutôt que de multiplier les grands projets, ils suggèrent de se concentrer sur la modernisation des hôpitaux existants et sur le développement des soins de proximité. « Un hôpital flambant neuf mais sous-équipé et sous-doté en personnel ne sert à rien », estime un expert en santé publique. Cette approche permettrait de désengorger les grands centres urbains tout en améliorant l’accès aux soins dans les zones rurales.
Le gouvernement semble avoir pris conscience de ces enjeux. Dans une récente déclaration, le ministre de la Santé a annoncé un recentrage du plan quinquennal sur la rénovation des établissements vétustes et l’équipement des structures existantes. Une orientation qui pourrait marquer un tournant dans la politique hospitalière algérienne, à condition que les moyens suivent. Pour l’heure, les patients et les soignants continuent d’attendre des solutions concrètes, alors que les défis sanitaires, eux, ne cessent de croître.