L’Algérie prépare une offensive commerciale pour écouler son excédent de production de ciment, estimé à 20 millions de tonnes par an. Le ministère de l’Industrie et de la Production pharmaceutique a révélé récemment un plan stratégique visant à installer des broyeurs de clinker en Afrique, selon L’Algérie Aujourd’hui. Ces infrastructures permettront de transformer le clinker algérien en ciment sur place, réduisant ainsi les coûts logistiques et facilitant l’accès aux marchés africains.
Le secteur cimentier algérien, dominé par des groupes publics comme GICA (Groupe industriel des ciments d’Algérie), produit environ 40 millions de tonnes par an, alors que la demande nationale ne dépasse pas 20 millions de tonnes. Cet excédent structurel, aggravé par la baisse de la demande locale due au ralentissement du secteur immobilier, pousse les autorités à chercher des débouchés à l’export. Le ministre de l’Industrie, Ali Aoun, a souligné lors d’une réunion en avril 2024 que « l’Afrique représente un marché prioritaire, avec une demande croissante en matériaux de construction ».
Les broyeurs de clinker, dont l’installation est prévue dans des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Mali, fonctionneront en partenariat avec des opérateurs locaux. Cette approche permettra d’éviter les barrières tarifaires et les contraintes logistiques liées au transport du ciment fini. GICA a déjà signé un protocole d’accord avec le gouvernement ivoirien pour la construction d’une unité de broyage d’une capacité de 1,5 million de tonnes par an, selon des sources proches du dossier.
Le choix de l’Afrique comme cible principale s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la proximité géographique réduit les coûts de transport par rapport à l’Europe ou l’Asie. Ensuite, le continent connaît une urbanisation rapide, avec une demande en ciment estimée à 8 % de croissance annuelle, selon la Banque africaine de développement. Enfin, l’Algérie bénéficie d’un avantage concurrentiel grâce à ses réserves abondantes en calcaire et en gypse, matières premières essentielles à la production de clinker.
Cependant, le projet se heurte à des défis logistiques et financiers. Le transport du clinker, moins dense que le ciment, nécessite des infrastructures portuaires adaptées. Le port de Djen Djen, en cours de modernisation, est pressenti pour devenir une plateforme d’exportation majeure. Par ailleurs, le financement des broyeurs en Afrique dépendra de partenariats public-privé, avec une participation attendue des banques algériennes comme la BADR ou la BEA.
Sur le plan concurrentiel, l’Algérie devra affronter des acteurs établis comme le Maroc, la Turquie et la Chine, qui dominent déjà le marché africain. Le ciment marocain, par exemple, bénéficie de coûts de production inférieurs grâce à une main-d’œuvre moins chère et à des accords de libre-échange avec plusieurs pays africains. Pour contrer cette concurrence, l’Algérie mise sur la qualité de son clinker, conforme aux normes européennes, et sur des prix compétitifs grâce à des subventions énergétiques.
Le gouvernement algérien a également lancé des incitations fiscales pour les exportateurs de matériaux de construction. Une exonération de la TVA sur les ventes à l’export a été introduite en 2023, et des facilités douanières sont accordées aux entreprises qui investissent dans des unités de transformation à l’étranger. Ces mesures s’inscrivent dans une stratégie plus large de diversification des exportations hors hydrocarbures, un objectif réaffirmé par le président Abdelmadjid Tebboune lors du Conseil des ministres du 15 octobre 2024.
Les premiers effets de cette stratégie pourraient se matérialiser dès 2025. GICA a annoncé son intention d’exporter 5 millions de tonnes de ciment et de clinker d’ici la fin de l’année, contre 2,3 millions en 2023. Si les broyeurs africains entrent en service comme prévu, ce volume pourrait doubler d’ici 2026. Pour y parvenir, l’Algérie devra aussi résoudre les problèmes de surcapacité dans son secteur industriel public, où 60 % des usines sont à l’arrêt, selon Réalités Magazine.
Le succès de cette offensive dépendra enfin de la stabilité des prix de l’énergie. Le ciment est un produit énergivore, et les subventions algériennes sur le gaz et l’électricité jouent un rôle clé dans la compétitivité des exportations. Toute hausse des coûts énergétiques pourrait remettre en cause la rentabilité du projet, surtout si les prix du ciment sur les marchés africains restent bas.
En parallèle, l’Algérie explore d’autres pistes pour valoriser son excédent de clinker. Des discussions sont en cours avec des pays du Golfe pour exporter vers le Moyen-Orient, où la demande en matériaux de construction reste forte. Une délégation algérienne s’est rendue en Arabie saoudite en juin 2024 pour étudier des opportunités d’investissement dans des usines de transformation. Ces initiatives s’ajoutent à une diplomatie économique active, marquée par la participation de l’Algérie à des forums comme le Sommet Afrique-UE en octobre 2024.
Le secteur cimentier algérien, longtemps tourné vers le marché intérieur, se trouve ainsi à un tournant. Si les exportations décollent, elles pourraient générer des milliards de dinars de recettes et créer des milliers d’emplois, tant en Algérie que dans les pays hôtes des broyeurs. À l’inverse, un échec risquerait d’aggraver la crise de surproduction et de peser sur les finances publiques, déjà fragilisées par la dépendance aux hydrocarbures. Les prochains mois seront décisifs pour mesurer l’efficacité des mesures mises en place.