Les gouvernements algérien et tunisien ont engagé cette semaine des discussions pour établir un cadre formel visant à renforcer leur coopération économique. Une réunion ministérielle tenue à Alger a permis d’esquisser les contours d’un partenariat stratégique, avec pour objectif de doubler les échanges commerciaux entre les deux pays d’ici 2027.
D’après des sources proches du ministère algérien du Commerce, les deux parties ont convenu de fixer des mécanismes concrets pour faciliter les investissements transfrontaliers. Parmi les secteurs prioritaires figurent l’énergie, l’agroalimentaire et les technologies de l’information. Le ministre tunisien de l’Économie, Samir Saïed, a souligné lors d’une conférence de presse que « l’Algérie représente un marché clé pour les entreprises tunisiennes, notamment dans les domaines de la transformation industrielle et des énergies renouvelables ».
Un calendrier précis a été adopté pour la mise en œuvre de ce partenariat. Les équipes techniques des deux pays se réuniront d’ici la fin du mois pour finaliser les détails d’un accord-cadre, qui devrait être signé lors d’une visite officielle du président tunisien Kaïs Saïed en Algérie prévue avant la fin de l’année. Selon l’agence de presse algérienne APS, les discussions porteront également sur la création d’une zone économique spéciale à la frontière, destinée à stimuler les échanges et à réduire les barrières douanières.
Des échanges commerciaux en hausse mais encore limités
Les relations économiques entre l’Algérie et la Tunisie restent en deçà de leur potentiel. En 2023, les échanges bilatéraux ont atteint 1,2 milliard de dollars, selon les chiffres de la Douane algérienne, soit une progression de 15 % par rapport à l’année précédente. Cependant, ce volume représente moins de 5 % du commerce extérieur algérien, dominé par les exportations d’hydrocarbures vers l’Europe et l’Asie.
Les produits algériens les plus exportés vers la Tunisie incluent le gaz naturel, les produits pétroliers raffinés et les matériaux de construction. En retour, la Tunisie exporte vers l’Algérie des produits pharmaceutiques, des textiles et des équipements électriques. Le déséquilibre commercial reste marqué en faveur de l’Algérie, qui enregistre un excédent structurel.
Pour corriger cette asymétrie, les deux pays envisagent de développer des projets communs dans les secteurs à forte valeur ajoutée. Le ministre algérien de l’Industrie, Ahmed Zeghdar, a évoqué la possibilité de créer des coentreprises dans le domaine des énergies vertes, notamment pour la production d’hydrogène vert. « La Tunisie dispose d’un savoir-faire reconnu dans les énergies renouvelables, tandis que l’Algérie possède les ressources naturelles et les infrastructures nécessaires pour développer ce secteur à grande échelle », a-t-il déclaré.
L’énergie au cœur des discussions
Le secteur énergétique occupe une place centrale dans les négociations. L’Algérie, premier fournisseur de gaz de la Tunisie, a récemment proposé d’augmenter ses livraisons pour répondre à la demande croissante du marché tunisien. Selon Sonelgaz, la société nationale algérienne d’électricité et de gaz, les exportations vers la Tunisie pourraient passer de 1,5 milliard de mètres cubes par an à 2 milliards d’ici 2026.
En contrepartie, la Tunisie souhaite s’associer à des projets algériens de production d’électricité à partir d’énergies renouvelables. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) a exprimé son intérêt pour un partenariat avec Sonelgaz dans le cadre du développement de parcs solaires et éoliens en Algérie. Un mémorandum d’entente pourrait être signé lors de la prochaine commission mixte algéro-tunisienne, prévue en décembre.
Un contexte régional favorable
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte marqué par une volonté commune de renforcer l’intégration maghrébine. Lors du dernier sommet de l’Union du Maghreb arabe (UMA), tenu en mars 2024 à Alger, les chefs d’État des cinq pays membres avaient réaffirmé leur engagement à relancer les projets économiques régionaux. Le président algérien Abdelmadjid Tebboune avait alors souligné que « l’Algérie et la Tunisie partagent une vision commune pour un Maghreb uni et prospère ».
Les deux pays collaborent également sur des dossiers sensibles, comme la gestion des flux migratoires. En juillet 2023, l’Algérie a renforcé ses contrôles aux frontières pour lutter contre l’immigration clandestine en provenance de Tunisie, où des milliers de migrants subsahariens transitent chaque année. Selon un rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les autorités algériennes ont intercepté plus de 12 000 migrants en situation irrégulière en 2023, dont une majorité en provenance de Tunisie.
Des défis logistiques et bureaucratiques
Malgré ces avancées, plusieurs obstacles persistent. Les opérateurs économiques des deux pays se plaignent régulièrement des lenteurs administratives et des barrières non tarifaires qui entravent les échanges. Un homme d’affaires tunisien, qui a requis l’anonymat, a confié à TSA que « les procédures douanières à la frontière algéro-tunisière restent complexes, avec des délais de dédouanement pouvant atteindre plusieurs jours ».
Pour y remédier, les deux gouvernements ont annoncé la création d’un guichet unique pour les investisseurs, qui devrait être opérationnel d’ici mi-2025. Ce dispositif permettra aux entreprises des deux pays de bénéficier d’un accompagnement personnalisé pour leurs projets transfrontaliers. Par ailleurs, un accord sur la libre circulation des personnes et des marchandises est en cours de finalisation, avec pour objectif de faciliter les déplacements professionnels entre les deux pays.
Une coopération culturelle en appui
En parallèle des discussions économiques, l’Algérie et la Tunisie ont renforcé leur coopération culturelle. En avril 2025, l’Orchestre symphonique tunisien s’est produit à Alger dans le cadre du 14e Festival international de musique classique. Cet événement, organisé par le ministère algérien de la Culture, a attiré plus de 5 000 spectateurs et a été salué comme un symbole du rapprochement entre les deux peuples.
Le ministre algérien de la Culture, Soraya Mouloudji, a annoncé que plusieurs projets culturels communs seraient lancés en 2025, dont la coproduction d’un film sur l’histoire des relations algéro-tunisiennes et l’organisation d’une exposition itinérante sur le patrimoine maghrébin. « La culture est un vecteur essentiel pour renforcer les liens entre nos deux nations », a-t-elle déclaré.
Vers une intégration économique plus poussée
Les observateurs estiment que ce partenariat pourrait servir de modèle pour d’autres pays du Maghreb. Selon un rapport du Centre africain de recherche sur le développement (CARDE), une intégration économique plus poussée entre l’Algérie et la Tunisie pourrait générer une croissance supplémentaire de 2 à 3 % du PIB pour chacun des deux pays d’ici 2030.
Pour l’Algérie, ce rapprochement s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification économique et de réduction de sa dépendance aux hydrocarbures. Pour la Tunisie, il représente une opportunité de relancer une économie fragilisée par la crise politique et sociale. Comme l’a résumé un diplomate algérien sous couvert d’anonymat : « Ce partenariat n’est pas seulement une question d’échanges commerciaux, mais une nécessité pour faire face aux défis communs, qu’ils soient économiques, sécuritaires ou géopolitiques. »