Les femmes rurales bâtissent l’Algérie des villages

Dans les montagnes de Kabylie, les hauts plateaux du Sersou ou les steppes de Naâma, une réalité se dessine loin des projecteurs des grandes villes : les femmes rurales façonnent, pierre par pierre, le quotidien de leurs communautés. Selon El Moudjahid, ces bâtisseuses, souvent invisibilisées, jouent un rôle central dans la préservation des savoir-faire traditionnels, la sécurité alimentaire et même la construction d’infrastructures locales. Leur travail, à la fois manuel et stratégique, interroge les politiques publiques et les représentations sociales en Algérie.

Des mains qui transforment la terre en ressources

Le phénomène dépasse le cadre artisanal. À Djelfa, des groupements de femmes ont participé à la construction de puits et de citernes pour capter les eaux de pluie. « On a creusé à la main, avec des pioches et des seaux. Maintenant, nos jardins ont de l’eau même en été », témoigne Samia Bouzidi, membre d’une association de la commune d’Aïn Maabed. Ces réalisations, bien que modestes, réduisent la dépendance aux camions-citernes et améliorent la résilience des villages face aux sécheresses récurrentes.

L’agriculture, un levier de pouvoir ignoré

Cette exclusion administrative se double d’un manque de formation. Selon le ministère de l’Agriculture, seulement 12 % des bénéficiaires des programmes de soutien technique sont des femmes. Pourtant, dans la wilaya de Batna, des coopératives féminines ont doublé leur rendement en adoptant des techniques de culture sous serre, sans aucun accompagnement institutionnel. « On a appris sur YouTube et en échangeant avec des agricultrices marocaines sur Facebook », raconte Nadia Cherifi, présidente d’une coopérative de fraises à Merouana.

La culture, dernier rempart contre l’oubli

Ces pratiques culturelles ne sont pas de simples traditions : elles structurent l’identité des régions et attirent un tourisme de niche. Pourtant, les financements publics se concentrent sur les festivals urbains. « On a demandé une subvention pour organiser un marché artisanal à Timimoun, mais on nous a répondu que c’était trop loin », regrette Halima Ouali, présidente d’une association de femmes artisanes à Béchar.

Un modèle de développement à réinventer

Des initiatives locales montrent la voie. À Sétif, la wilaya a lancé en 2024 un programme pilote pour former 500 femmes aux techniques de construction durable. À Tamanrasset, une ONG internationale a équipé des groupements féminins de panneaux solaires pour leurs ateliers de tissage. « Quand on donne les moyens, les résultats sont là », observe Amina Benali, sociologue à l’Université d’Alger. « Mais il faut accepter que le développement ne vient pas toujours des grandes villes. »

Le défi de la reconnaissance

Cette transformation silencieuse pose une question centrale : comment l’Algérie peut-elle valoriser ces savoir-faire sans les folkloriser ? Les solutions passent par des mesures concrètes : titres de propriété pour les terres cultivées par les femmes, quotas dans les programmes de formation agricole, et surtout, une reconnaissance officielle de leur statut. « Une femme qui construit un puits ou qui cultive un champ n’est pas une aide familiale. C’est une entrepreneure », insiste le rapport d’El Moudjahid.

En attendant, dans les villages du Sud ou les hameaux de Kabylie, les bâtisseuses continuent leur ouvrage. Leur travail, à la fois humble et révolutionnaire, rappelle que le développement d’un pays se mesure aussi à l’aune de celles qu’on ne voit pas.

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