Cette semaine, les ministres de l’Intérieur de l’Algérie, de la Tunisie et de la Libye se sont réunis à Tunis pour signer un protocole de coopération sécuritaire. Le document, rendu public par le ministère algérien de l’Intérieur, prévoit un échange en temps réel d’informations sur les mouvements de groupes armés et les réseaux de trafic illicite opérant le long des frontières communes. Selon l’Agence Presse Service (APS), ce protocole inclut la création d’une cellule conjointe basée à Ghardaïa, chargée de coordonner les patrouilles terrestres et aériennes dans la zone saharienne.
Le ministre algérien de l’Intérieur, Kamel Beldjoud, a souligné que cette initiative répond à une menace persistante : les incursions de groupes liés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) dans le sud tunisien et libyen. D’après des sources sécuritaires citées par El Watan, ces groupes exploitent les zones désertiques pour acheminer armes et combattants entre la Libye et le Sahel. La cellule de Ghardaïa aura accès aux images satellites fournies par l’Agence spatiale algérienne (ASAL), renforçant ainsi la surveillance des 1 200 kilomètres de frontières partagées entre les trois pays.
La lutte contre l’immigration clandestine occupe une place centrale dans cet accord. Le protocole prévoit la mise en place de centres de rétention temporaires à Tébessa, Gafsa et Nalout, où les migrants interceptés seront identifiés avant d’être rapatriés vers leurs pays d’origine. Selon Le Monde, cette mesure vise à réduire les départs vers l’Europe, notamment depuis les côtes tunisiennes de Zarzis et Sfax. Les trois pays ont également convenu de partager les coûts logistiques, avec une contribution algérienne estimée à 60 % du budget total, selon des chiffres communiqués par le ministère des Finances.
Sur le plan économique, l’accord sécuritaire s’accompagne d’un projet de corridor commercial reliant Annaba, Tunis et Tripoli. Le ministre algérien du Commerce, Kamel Rezig, a annoncé la suppression progressive des barrières douanières pour les produits agricoles et énergétiques. La Société nationale des transports ferroviaires (SNTF) algérienne a déjà lancé une étude de faisabilité pour une ligne de fret reliant Sidi Amar à Gabès, avec une extension prévue vers Misrata. Ce projet, soutenu par la Banque africaine de développement (BAD), devrait réduire de 40 % les coûts de transport entre les trois pays, d’après une note interne de la SNTF consultée par Liberté.
Les tensions diplomatiques récentes entre l’Algérie et la Tunisie n’ont pas entravé cette coopération. En mars 2025, le président tunisien Kaïs Saïed avait critiqué les « ingérences » algériennes dans les affaires intérieures tunisiennes, une déclaration qui avait provoqué une réaction ferme d’Alger. Pourtant, selon un diplomate algérien cité par TSA, les deux pays ont choisi de mettre de côté leurs divergences pour faire face à des enjeux communs. « La sécurité régionale prime sur les querelles politiques », a-t-il déclaré.
La Libye, divisée entre deux gouvernements rivaux, a également adhéré à cet accord. Le Premier ministre du Gouvernement d’union nationale (GNA), Abdul Hamid Dbeibah, a salué une « étape historique » pour la stabilité du Maghreb. Cependant, des analystes interrogés par Jeune Afrique soulignent que la mise en œuvre du protocole dépendra de la capacité des trois pays à surmonter leurs rivalités internes. En Libye, les milices du maréchal Khalifa Haftar, basées à Benghazi, pourraient entraver les patrouilles conjointes dans l’est du pays.
Sur le terrain, les premiers effets de cet accord sont déjà visibles. À la frontière algéro-tunisienne, près d’Oum El Bouaghi, les douaniers des deux pays ont mené une opération conjointe qui a permis la saisie de 120 kg de cannabis et l’arrestation de cinq trafiquants. Selon un communiqué du commandement de la Gendarmerie nationale algérienne, ces opérations seront désormais régulières, avec une rotation des équipes tous les quinze jours.
L’Union européenne (UE) a salué cette initiative, tout en exprimant des réserves. Dans une déclaration transmise à l’APS, le haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell, a appelé les trois pays à « respecter les droits des migrants » dans le cadre de leurs opérations. Cette mise en garde intervient après des rapports d’ONG, comme Human Rights Watch, dénonçant des expulsions collectives de migrants subsahariens vers le Niger et le Mali.
Pour l’Algérie, cet accord s’inscrit dans une stratégie plus large de sécurisation de ses frontières méridionales. Depuis 2020, le pays a investi plus de 2 milliards de dollars dans la modernisation de ses postes frontaliers, équipés de drones et de systèmes de détection thermique. Selon le général-major Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), ces mesures ont permis de réduire de 30 % les infiltrations terroristes en 2024. La coopération avec la Tunisie et la Libye devrait amplifier ces résultats, notamment dans la lutte contre le trafic d’armes en provenance de Libye.
Les prochaines étapes incluent la tenue d’un sommet tripartite à Alger en octobre 2025, où les chefs d’État aborderont la question du financement des infrastructures communes. Selon des sources proches du dossier, l’Algérie proposerait un fonds de 500 millions de dollars, alimenté par la Sonatrach, pour soutenir les projets transfrontaliers. Ce fonds pourrait également servir à financer des programmes de développement local dans les régions frontalières, souvent négligées par les gouvernements centraux.
En Tunisie, l’accord suscite des réactions mitigées. Si le gouvernement y voit une opportunité de réduire la pression migratoire, une partie de la société civile craint une militarisation accrue des frontières. Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) a dénoncé, dans un communiqué, « une approche sécuritaire qui ignore les causes profondes de l’immigration ». À Alger, les autorités rejettent ces critiques, arguant que la coopération avec Tunis et Tripoli repose sur un « partenariat équilibré », où chaque pays conserve sa souveraineté.
Pour l’Algérie, ce protocole marque un tournant dans sa politique maghrébine. Après des années de tensions avec le Maroc, Alger semble privilégier une alliance avec ses voisins de l’Est pour contrer les menaces transnationales. Comme l’a résumé un éditorialiste d’El Khabar : « L’Algérie ne peut plus se permettre de jouer seule. La Tunisie et la Libye sont des partenaires indispensables, malgré leurs faiblesses. » Une analyse partagée par le président Abdelmadjid Tebboune, qui a récemment déclaré que « la stabilité du Maghreb passe par une coopération sans arrière-pensées ».