Constantine réinvente ses places après le Hirak

Le centre-ville de Constantine a changé. Depuis 2019, les habitants ont transformé les places publiques en espaces de débat, de culture et de contestation. Cette réappropriation, documentée par des chercheurs sur OpenEdition Journals, révèle une société civile algérienne qui refuse de rendre les clés de la ville au silence.

Des bancs aux assemblées populaires

Les autorités locales ont tenté de limiter ces rassemblements en installant des caméras de surveillance supplémentaires en 2022, mais les Constantineois ont contourné la mesure en déplaçant leurs rencontres vers des ruelles adjacentes. « Ils ont mis des caméras, nous avons changé d’endroit. C’est un jeu du chat et de la souris », raconte Leila, une étudiante en sociologie qui cartographie ces nouveaux lieux de sociabilité.

L’art comme outil de résistance

La municipalité a effacé plusieurs de ces œuvres en 2023, invoquant des « règles d’urbanisme ». En réponse, les artistes ont organisé des ateliers de peinture en plein air, attirant des centaines de participants. « Ils veulent effacer nos messages, mais ils ne peuvent pas effacer les idées », affirme Karim. Ces ateliers, souvent filmés et diffusés sur les réseaux sociaux, ont donné naissance à une nouvelle forme de mobilisation artistique.

Les femmes en première ligne

Ces initiatives ont suscité des réactions mitigées. Certains habitants, surtout parmi les plus âgés, critiquent ces manifestations qu’ils jugent « contraires aux traditions ». D’autres, au contraire, y voient une évolution nécessaire. « Ma mère ne comprenait pas pourquoi je participais à ces marches. Aujourd’hui, elle m’accompagne parfois », raconte Amina, une lycéenne de 17 ans.

Un modèle pour d’autres villes

Les autorités semblent désemparées face à cette nouvelle donne. En 2024, le wali de Constantine a tenté de réguler ces rassemblements en imposant des autorisations préalables. La mesure a été largement ignorée. « Ils ne comprennent pas que nous ne demandons pas la permission. Nous agissons, c’est tout », explique Samir.

Les défis de la pérennisation

Autre défi : la fatigue militante. Après des années de mobilisation, certains participants commencent à se décourager. « Beaucoup ont quitté le mouvement, épuisés ou déçus. Il faut trouver de nouvelles façons de motiver les gens », reconnaît Karim.

Pourtant, l’expérience constantinoise montre que la société civile algérienne a appris à contourner les obstacles. Les espaces publics, autrefois désertés ou contrôlés, sont devenus des lieux de vie et de résistance. « Nous ne reviendrons pas en arrière. La ville nous appartient, et nous la façonnons à notre image », affirme Fatima.

Cette réappropriation silencieuse mais déterminée pourrait bien être l’héritage le plus durable du Hirak. À Constantine, comme dans d’autres villes du pays, les citoyens ont compris une chose : l’espace public n’est pas un don, mais une conquête.

Laisser un commentaire