Pourquoi les femmes algériennes restent-elles les premières absentes des créations d’entreprise ?
L’Algérie compte aujourd’hui près de 2 millions d’entreprises enregistrées, mais seulement 15 % sont dirigées par des femmes, selon les dernières données de l’Office national des statistiques (ONS). Un taux bien inférieur à la moyenne régionale (22 % en Tunisie, 30 % au Maroc). Pourtant, ces dernières semaines, les discours officiels sur l’autonomisation des femmes – notamment lors de la Conférence mondiale des jeunes parlementaires à Samarcande – soulignent un paradoxe : l’État algérien promeut l’égalité économique, mais les freins concrets (accès au crédit, mentalités, cadre juridique) persistent.
Pour les entrepreneurs et investisseurs, ce décalage représente une opportunité et un risque. D’un côté, les femmes algériennes, souvent mieux formées que les hommes (60 % des diplômés du supérieur en 2025 sont des femmes, d’après le ministère de l’Enseignement), pourraient dynamiser des secteurs en croissance : tech, services, agroalimentaire. De l’autre, sans politiques ciblées, leur sous-représentation limite l’innovation et la compétitivité du pays.
Samarcande 2026 : l’Algérie vend une image, mais les faits résistent
Lors de la 12e Conférence mondiale des jeunes parlementaires organisée en Ouzbékistan (4-6 septembre 2026), le Conseil de la nation et l’Assemblée populaire nationale (APN) ont mis en avant les « efforts de l’Algérie dans l’autonomisation des jeunes et la protection de la femme », selon l’agence APS. Parmi les exemples cités : la création récente de 12 000 microcrédits réservés aux femmes entrepreneures via la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF), ou encore l’adoption en 2025 d’un décret simplifiant les procédures de création d’entreprise pour les porteuses de projets féminines.
Pourtant, sur le terrain, les résultats restent mitigés. Seulement 8 % des prêts bancaires en Algérie sont accordés à des femmes, contre 20 % en Égypte ou 25 % en Turquie (Banque mondiale, 2025). « Le problème n’est pas le manque de volonté politique, mais l’absence de mécanismes de suivi », explique Leïla B., fondatrice d’une PME dans le textile à Alger. « On nous promet des aides, mais quand on se présente en banque, on nous demande des garanties que nous n’avons pas. »
Les secteurs où les femmes algériennes pourraient percer – et ceux qui les ignorent
Les données du ministère de la PME montrent que les femmes entrepreneures se concentrent dans trois secteurs :
– Services (65 %) : coiffure, esthétique, conseil.
– Commerce (20 %) : épiceries, boutiques de proximité.
– Agroalimentaire (10 %) : transformation de produits locaux.
Pourtant, les domaines à forte valeur ajoutée – tech, énergie, industrie – restent dominés par les hommes. Seulement 3 % des startups algériennes sont fondées par des femmes, contre 18 % en Afrique du Sud ou 22 % au Kenya (rapport « Women in Tech Algeria », 2025).
Pourquoi ce déséquilibre ? Plusieurs raisons :
– L’accès au financement : Les femmes doivent souvent s’endetter auprès de la famille ou recourir à l’épargne personnelle, faute de prêts bancaires adaptés.
– Le temps partiel forcé : 70 % des entrepreneures algériennes assument à la fois leur entreprise et les tâches domestiques (étude de l’Université d’Alger, 2025).
– Le manque de réseaux : Les incubateurs et accélérateurs (comme l’ANSEJ ou les pépinières de la Sonatrach) peinent à intégrer des femmes dans leurs programmes.
La diaspora algérienne : un vivier sous-utilisé pour l’économie locale
Avec plus de 5 millions d’Algériens de la diaspora (France, Canada, Allemagne, Belgique), le pays dispose d’un capital humain et financier colossal. Pourtant, seulement 12 % des investissements étrangers directs (IDE) en Algérie proviennent de la diaspora, contre 30 % au Maroc ou 25 % en Tunisie (Banque d’Algérie, 2025).
Les femmes de la diaspora pourraient jouer un rôle clé, notamment dans :
– Les transferts d’argent : Elles représentent 40 % des envois de fonds familiaux (soit plus de 2 milliards de dollars par an), selon la Banque mondiale.
– L’innovation sociale : Des Algériennes expatriées lancent des projets à impact (éducation, santé) et pourraient les répliquer en Algérie.
– Les partenariats économiques : Certaines ont accès à des réseaux d’affaires en Europe ou en Amérique du Nord, utiles pour exporter des produits algériens (dattes, olives, textile).
Pourtant, les obstacles sont nombreux :
– La méfiance envers les institutions : Beaucoup craignent la bureaucratie ou la nationalisation des entreprises.
– Le manque de visibilité : Peu de programmes incitent spécifiquement les femmes de la diaspora à investir en Algérie.
– Les barrières culturelles : Dans certaines communautés, l’idée qu’une femme « ramène l’argent au pays » reste taboue.
Que pourraient faire les entrepreneurs algériens pour changer la donne ?
Pour les créateurs d’entreprise et investisseurs, l’enjeu n’est pas seulement moral, mais économique. Plusieurs pistes concrètes existent :
1. Créer des fonds dédiés aux femmes
– Modèle : Le fonds Tamweelcom en Égypte, qui a financé 5 000 femmes entrepreneures depuis 2015.
– En Algérie, aucune structure ne cible spécifiquement les femmes avec des produits adaptés (ex : prêts sans garantie, accompagnement en gestion).
2. Intégrer les femmes dans les chaînes de valeur porteuses
– Exemple : La Sonatrach pourrait former des femmes aux métiers de l’énergie (maintenance, logistique) et leur réserver des contrats avec les sous-traitants locaux.
– Secteur agroalimentaire : Les coopératives féminines (comme celles de la wilaya de Tlemcen) pourraient être intégrées aux appels d’offres publics.
3. Lever les freins psychologiques
– Campagnes de mentorat : Des programmes comme « Women in Business Algeria » (lancé en 2024 par des entrepreneures) montrent que le simple fait d’être entourées encourage les femmes à se lancer.
– Partenariats avec les mosquées et associations locales pour changer les mentalités (ex : ateliers sur l’entrepreneuriat féminin organisés dans les centres culturels).
4. Exploiter le potentiel de la diaspora
– Plateformes comme « Invest in Algeria » pourraient ajouter une filière « Femmes de la diaspora » avec des incitations fiscales (ex : exonération partielle d’impôts pour les investissements de moins de 50 000 dollars).
– Organiser des forums annuels à l’étranger (Paris, Lyon, Montréal) pour mettre en relation entrepreneures locales et expatriées.
À retenir pour les entrepreneurs
L’Algérie a les moyens de rattraper son retard. À condition de passer des discours aux actes.
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