En décembre 2022, des dizaines d’initiatives numériques ont émergé en Algérie pour dénoncer le sexisme ordinaire. Des comptes Instagram comme @femmesalgériennes ou @stop_harcelement_dz publient des témoignages, des infographies et des conseils juridiques. Ces plateformes, suivies par des milliers d’abonnés, révèlent une réalité persistante : 62 % des femmes algériennes déclarent avoir subi du harcèlement dans l’espace public, selon une étude de l’Office national des statistiques (ONS) publiée en 2021. Pour les entrepreneures et les créatrices d’entreprise, cette situation a des conséquences directes sur leur activité.
Un environnement hostile aux femmes cheffes d’entreprise
En Algérie, seulement 15 % des entreprises sont dirigées par des femmes, d’après les données de l’Agence nationale de développement de l’investissement (ANDI) en 2023. Les obstacles ne se limitent pas aux difficultés d’accès au financement ou aux lourdeurs administratives. Le sexisme ordinaire, amplifié par les réseaux sociaux, crée un climat de défiance. Une entrepreneure dans le secteur du e-commerce, qui préfère garder l’anonymat, explique : « Quand je négocie avec un fournisseur ou un client, on me demande souvent si mon mari est au courant. Certains refusent même de traiter avec moi, prétextant que je devrais m’occuper de ma famille. »
Les initiatives en ligne contre le sexisme tentent de briser ces stéréotypes. Des ateliers en ligne, organisés par des associations comme Femmes en Action ou Joussour, forment les femmes à la négociation commerciale et à la gestion d’entreprise. « Nous leur apprenons à répondre aux remarques sexistes sans perdre de clients, et à utiliser les réseaux sociaux pour valoriser leur expertise », indique Samia Zennadi, cofondatrice de Joussour.
La diaspora algérienne comme levier de changement
La diaspora joue un rôle clé dans la lutte contre le sexisme en Algérie. Des entrepreneures installées à l’étranger, comme à Paris ou Montréal, financent des projets locaux via des plateformes de crowdfunding. « Nous avons lancé une campagne pour aider 50 femmes à créer leur entreprise dans les wilayas du Sud. Les fonds viennent à 60 % de la diaspora », précise Leila Benali, fondatrice de Diaspora Invest.
Ces initiatives sont d’autant plus importantes que les banques algériennes restent réticentes à accorder des prêts aux femmes. Selon la Banque d’Algérie, seulement 22 % des crédits professionnels sont octroyés à des femmes en 2024. « Les garanties demandées sont souvent disproportionnées. Certaines banques exigent la signature du mari, même si la femme est seule propriétaire de l’entreprise », souligne un rapport de la Chambre algérienne de commerce et d’industrie (CACI).
Les réseaux sociaux, arme à double tranchant
Si les plateformes numériques permettent de dénoncer le sexisme, elles exposent aussi les entrepreneures à des cyberviolences. « J’ai reçu des menaces après avoir posté une vidéo sur mon entreprise de cosmétiques naturels. Certains internautes m’ont traitée de ‘femme sans morale’ parce que je voyageais seule pour des salons professionnels », raconte Amina K., gérante d’une PME à Oran.
Face à ces attaques, des avocates comme Nadia Aït Zai, spécialisée dans les droits des femmes, conseillent aux entrepreneures de documenter les preuves et de porter plainte. « La loi algérienne punit le harcèlement en ligne, mais peu de femmes osent saisir la justice par peur des représailles ou du qu’en-dira-t-on », explique-t-elle.
Un impact économique sous-estimé
Le sexisme ordinaire coûte cher à l’économie algérienne. Une étude de la Banque mondiale en 2023 estime que les discriminations envers les femmes réduisent la croissance du PIB de 0,8 % par an. « Si les femmes avaient le même accès aux ressources que les hommes, le secteur informel, qui représente 30 % de l’économie, pourrait être formalisé et taxé », analyse l’économiste Kamel Si Mohammed.
Pour les investisseurs étrangers, l’égalité professionnelle est un critère de plus en plus important. « Quand je discute avec des fonds européens, ils me demandent systématiquement quelle est la part de femmes dans nos équipes. En Algérie, c’est encore un sujet tabou », confie un dirigeant d’une startup algéroise.
À retenir pour les entrepreneurs
Les entrepreneures algériennes doivent intégrer la lutte contre le sexisme dans leur stratégie commerciale. Les réseaux sociaux sont un outil pour valoriser leur expertise, mais aussi un risque à anticiper. La diaspora peut financer des projets locaux, tandis que les banques restent un frein – d’où l’importance de se tourner vers des alternatives comme le crowdfunding ou les microcrédits associatifs.
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