—
**L’Algérie, ou l’art de danser sur un volcan numérique**
L’Algérie contemporaine se présente comme un paradoxe vivant : un État qui érige des murs technologiques tout en cherchant désespérément des fenêtres sur le monde. Les actualités de ces dernières semaines dessinent le portrait d’une nation en équilibre précaire entre souveraineté offensive et dépendances structurelles, entre mémoire blessée et futurisme assumé. Derrière les annonces officielles – souvent triomphalistes – se cache une réalité plus trouble, où chaque avancée semble accompagnée d’une ombre portée. L’Algérie n’est pas en crise ; elle est en métamorphose contrariée, et cette revue de presse en révèle les fractures, les audaces et les impasses.
—
**La 5G comme miroir des contradictions algériennes**
L’achèvement de la maintenance du câble sous-marin SMW4 sans perturbation du service est présenté comme une victoire technique. Pourtant, cette prouesse cache une vulnérabilité stratégique : l’Algérie dépend encore largement de infrastructures transnationales pour son accès à internet. Les perturbations annoncées pour mardi – officiellement liées à des opérations de maintenance – rappellent que le contrôle du réseau reste un enjeu de pouvoir. La rencontre entre le ministre des Télécommunications et le DG régional d’Ooredoo, quant à elle, illustre une autre tension : celle entre partenariats étrangers et souveraineté numérique.
Car la 5G n’est pas qu’une question technique. Elle est le symptôme d’un modèle de développement où l’innovation est à la fois désirée et craint. L’Algérie veut devenir une « start-up nation » (comme en témoigne la journée de l’innovation du 13 mai), mais elle musèle dans le même temps les libertés en ligne. Le décret signé par Sébastien Lecornu, validant la conservation massive des données par les opérateurs télécoms, est un exemple frappant : l’État algérien, comme beaucoup d’autres, cherche à concilier surveillance et modernité. La gouvernance de l’IA, discutée à Barcelone, devient alors un terrain miné – comment promouvoir l’innovation tout en contrôlant ses usages ?
—
**Défense nationale : l’obsession de l’autonomie dans un monde interdépendant**
L’intégration du missile VL-MICA au système SAMP/T NG et la 57e édition de la FIA (Foire internationale d’Alger) consacrée à l’industrie militaire révèlent une obsession algérienne : l’autosuffisance. Depuis des décennies, l’armée algérienne construit un écosystème de défense local, réduisant sa dépendance aux fournisseurs étrangers. Pourtant, cette quête d’indépendance bute sur une réalité géopolitique : le Maroc, son rival régional, vient d’acquérir des drones turcs, rappelant que la course aux armements maghrébine reste un jeu à somme nulle.
Cette dynamique pose une question cruciale : jusqu’où peut aller l’autonomie sans isolation ? L’Algérie investit massivement dans son complexe militaro-industriel, mais elle reste dépendante de technologies étrangères pour des composants critiques. Pire, cette stratégie de forteresse militaire contraste avec son ouverture économique – notamment dans l’énergie, où elle multiplie les partenariats (Arabie saoudite, Inde). La défense algérienne est un îlot de souveraineté dans un océan de dépendances.
—
**Société civile et mémoire : le passé qui ne passe pas**
La présence de l’imam Dicko à Alger, dénonçant l’intransigeance du régime malien, est un rappel saisissant : l’Algérie reste un acteur clé des équilibres sahéliens, mais aussi un refuge pour les opposants régionaux. Cette diplomatie discrète contraste avec les débats internes sur la mémoire. Les travaux universitaires sur les violences du passé (comme le dossier de la revue 2021) montrent que l’Algérie est toujours en proie à une guerre des récits. Comment construire un futur commun quand le passé reste un champ de bataille ?
La société civile algérienne, souvent présentée comme muselée, trouve des espaces de résistance inattendus. Les débats sur la vérité et la réconciliation en Colombie, évoqués dans les médias, résonnent étrangement avec le cas algérien. L’Algérie a-t-elle les moyens de sa propre « commission vérité » ? Rien n’est moins sûr. Le pouvoir actuel préfère une mémoire contrôlée, où les héros de la guerre d’indépendance sont célébrés, mais où les traumatismes des années 1990 restent tabous. Cette schizophrénie mémorielle est un frein à la cohésion nationale.
—
**Patrimoine et identité : le couscous comme métaphore**
L’inscription du couscous au patrimoine immatériel de l’Unesco en 2020 avait été un moment de fierté maghrébine. Pourtant, cette victoire culturelle cache une réalité plus complexe : l’Algérie peine à définir son identité postcoloniale. La réhabilitation des fermes coloniales en Tunisie, évoquée dans les médias, pose une question brûlante : comment concilier mémoire de la colonisation et développement touristique ?
L’Algérie, elle, oscille entre deux postures. D’un côté, elle revendique un patrimoine authentiquement algérien (comme le couscous), de l’autre, elle s’inspire de modèles étrangers (l’Italie avec sa cuisine, la Turquie avec ses drones). Cette ambivalence se retrouve dans la finance islamique : l’Algérie annonce la fin du cash d’ici 2028, mais peine à développer un écosystème bancaire conforme à la charia. Le pays veut moderniser son économie sans renoncer à ses valeurs – un équilibre difficile à tenir.
—
**Pharmacie et souveraineté sanitaire : l’ARN messager comme symbole**
L’approbation par l’Europe d’un vaccin à ARN messager hors Covid et la production locale d’un traitement oncologique en Algérie marquent un tournant. Après des décennies de dépendance aux laboratoires étrangers, l’Algérie tente de construire une souveraineté sanitaire. Pourtant, cette ambition se heurte à des obstacles structurels : pénuries de médicaments, corruption dans les hôpitaux, et une industrie pharmaceutique encore fragile.
L’élection d’un nouveau président à la tête de l’Association des Oulémas musulmans algériens ajoute une dimension idéologique à ce débat. La finance islamique, qui pourrait financer des projets sanitaires, reste sous-développée. L’Algérie veut produire ses propres vaccins, mais elle doit aussi importer des technologies et des savoir-faire. Comment concilier innovation et tradition ? La réponse algérienne à cette question déterminera son avenir.
—
**Relations avec la Tunisie : entre coopération et rivalité silencieuse**
Les échanges entre l’Algérie et la Tunisie sur l’agritourisme ou la valorisation des déchets oléicoles montrent une volonté de coopération régionale. Pourtant, cette entente cache des tensions latentes. La Tunisie, en crise économique, cherche des partenariats pour se relancer, tandis que l’Algérie, riche en hydrocarbures, joue un rôle de parrain régional. Mais cette asymétrie crée des frustrations.
La découverte tunisienne de carburant vert à partir de déchets oléicoles est un exemple frappant : l’Algérie, qui dispose de vastes ressources agricoles, pourrait développer des projets similaires. Pourtant, elle reste focalisée sur les énergies fossiles. Pourquoi l’Algérie, qui a les moyens de diversifier son économie, tarde-t-elle à le faire ? La réponse réside peut-être dans une peur de l’innovation – ou dans une méfiance envers les modèles de développement alternatifs.
—
**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**
L’Algérie est aujourd’hui un pays en tension permanente entre trois forces :
1. La souveraineté technologique et militaire – Elle construit des murs (5G contrôlée, industrie de défense autonome), mais ces murs la coupent aussi du monde.
2. La quête d’identité postcoloniale – Elle célèbre son patrimoine (couscous, mémoire de la guerre d’indépendance), mais refuse de regarder en face les traumatismes récents (années 1990, Hirak).
3. L’ouverture économique sélective – Elle multiplie les partenariats (Arabie saoudite, Inde, Espagne), mais garde un contrôle strict sur les secteurs stratégiques.
Trois scénarios pour l’avenir :
– Le scénario « forteresse algérienne » : L’Algérie renforce son autonomie technologique et militaire, mais au prix d’un isolement croissant. La société civile est muselée, l’économie reste dépendante des hydrocarbures, et le pays devient une puissance régionale autoritaire.
– Le scénario « modernisation contrôlée » : L’Algérie ouvre progressivement son économie (finance islamique, start-ups, énergie verte), mais garde un contrôle politique strict. Ce scénario, le plus probable, permettrait une croissance modérée, mais sans véritable rupture.
– Le scénario « révolution silencieuse » : Sous la pression des jeunes et des entrepreneurs, l’Algérie engage des réformes profondes – libéralisation économique, ouverture politique, innovation sociale. Ce scénario, le plus optimiste, dépendra de la capacité du pouvoir à lâcher prise.
Une certitude : l’Algérie ne peut plus se contenter de demi-mesures. Soit elle assume pleinement sa modernité – avec ses risques et ses opportunités –, soit elle s’enferme dans une identité nostalgique, condamnée à regarder le monde passer. Le Hirak a montré que la société algérienne était prête pour le changement. Reste à savoir si le système le permettra.