—
**L’ALGÉRIE, OU L’ART DE JOUER AVEC LES CONTRAIRES**
L’Algérie contemporaine ressemble à ces mosaïques ottomanes où chaque tesselle, bien que distincte, ne prend sens que dans l’ensemble. Les dix actualités compilées ici dessinent un pays en tension permanente entre deux mouvements : d’un côté, une volonté farouche de souveraineté — hydrique, alimentaire, énergétique —, de l’autre, une dépendance structurelle aux flux invisibles — financiers, migratoires, culturels — qui en sapent les fondements. Ce n’est pas un hasard si le ministre de l’Hydraulique célèbre la « sécurité » de l’approvisionnement en eau tandis que le pays reste hanté par le spectre du stress hydrique. Ni si l’Algérie exporte sa betterave sucrière tout en étant « malade de son pétrole », comme le clame un titre sans ambages. Ces contradictions ne sont pas des accidents, mais les symptômes d’un modèle de développement qui oscille entre l’urgence du court terme et l’ambition d’un futur post-pétrolier.
Pour comprendre cette dialectique, il faut accepter une évidence : l’Algérie n’est plus seulement un territoire, mais un nœud de réseaux. Ses défis ne sont pas locaux, mais systémiques. La crise de l’eau n’est pas seulement algérienne, elle est méditerranéenne ; la fuite des talents (comme celle de Zaho) n’est pas un drame individuel, mais un exode structurel ; la souveraineté sucrière n’est pas une victoire isolée, mais une pièce d’un puzzle plus large où l’Afrique du Nord tente de s’affranchir des chaînes de la dépendance alimentaire. Dans ce contexte, les actualités ne sont pas des événements disjoints, mais les fragments d’une même équation : comment construire une autonomie dans un monde où tout est interdépendant ?
—
**L’EAU, OU LA SOUVERAINETÉ EN TROMPE-L’ŒIL**
L’annonce du ministre Lounès Bouzegza — « l’approvisionnement en eau est sécurisé pour l’été » — sonne comme un mantra rassurant. Pourtant, derrière les chiffres (40 % des besoins couverts par le dessalement, 43 nouveaux projets), se cache une réalité moins glorieuse : l’Algérie reste l’un des pays les plus vulnérables au stress hydrique au monde. Le dessalement, présenté comme une solution miracle, est en réalité un aveu d’échec. Coûteux en énergie (donc en devises), dépendant des technologies étrangères, et écologiquement problématique, il illustre ce paradoxe algérien : résoudre une crise par des moyens qui en créent d’autres.
La formation des journalistes sur ces enjeux n’est pas anodine. Elle révèle une prise de conscience : l’eau n’est pas qu’un problème technique, mais un enjeu de communication, voire de propagande. Dans un pays où l’État a longtemps nié les pénuries, reconnaître le problème, c’est déjà admettre que la souveraineté hydrique est un leurre. La réutilisation des eaux usées traitées, évoquée par l’AFD, est une piste plus réaliste, mais elle se heurte à des tabous culturels et à un manque d’infrastructures. L’Algérie, comme ses voisins, est prise dans un étau : elle doit innover pour survivre, mais sans les moyens de ses ambitions.
Cette crise de l’eau est le miroir grossissant d’autres dépendances. Le dessalement nécessite du gaz (dont l’Algérie est exportatrice, mais dont les réserves s’épuisent), et donc des devises. Or, ces devises proviennent en grande partie… des hydrocarbures. Le cercle vicieux est parfait : pour sécuriser l’eau, il faut exporter du pétrole, mais pour exporter du pétrole, il faut de l’eau. La souveraineté hydrique, comme la souveraineté énergétique, n’est qu’un mirage tant que le modèle économique reste ancré dans la rente.
—
**L’ÉCONOMIE CIRCULAIRE, OU LE CAPITALISME VERT À L’ALGÉRIENNE**
Face à ces impasses, l’Algérie mise sur un nouveau récit : celui de l’économie circulaire. La collecte des cahiers et livres usagés, présentée comme un geste « écociviste », est symptomatique de cette tendance. Derrière l’alibi écologique se cache une réalité plus prosaïque : le recyclage est une industrie naissante, mais aussi un moyen de pallier les pénuries de matières premières. L’Algérie, qui importe massivement du papier et des produits manufacturés, voit dans l’économie circulaire une façon de réduire sa facture en devises.
Pourtant, cette transition est semée d’embûches. Le secteur artisanal, censé être un levier de développement local, reste marginalisé. Les marchés de Noël en Sarthe (où des artisans algériens exposent leurs produits) sont plus médiatisés que les foires locales, révélant une économie de l’artisanat tournée vers l’export plutôt que vers le marché intérieur. Cette schizophrénie est révélatrice : l’Algérie veut promouvoir ses savoir-faire, mais sans les infrastructures ni les politiques publiques pour les soutenir.
La gestion des déchets, autre pilier de l’économie circulaire, illustre cette même ambiguïté. L’appel à l’innovation des étudiants est louable, mais il intervient dans un contexte où les décharges sauvages pullulent et où la corruption entrave toute politique environnementale sérieuse. L’Algérie a les lois, mais pas les moyens de les appliquer. Comme pour l’eau, la transition écologique est un discours plus qu’une réalité.
—
**LES ALGÉRIENS DE L’ÉTRANGER : EXIL ÉCONOMIQUE OU DIASPORA STRATÉGIQUE ?**
La fuite de Zaho (« Je fuis l’Algérie ») et le succès d’un entrepreneur algérien en France dans le saumon fumé sont les deux faces d’une même médaille : l’Algérie est à la fois un pays d’émigration et un réservoir de talents. Mais cette diaspora est-elle une hémorragie ou une ressource ?
D’un côté, l’exil des artistes, des ingénieurs et des entrepreneurs est un symptôme de l’échec des politiques publiques. L’Algérie forme des élites, mais ne leur offre ni perspectives ni reconnaissance. De l’autre, cette diaspora est un atout majeur : elle envoie des devises (plus de 2 milliards de dollars par an), investit dans l’immobilier, et sert de pont culturel. Le « phénomène Othmane DZ », jeune influenceur franco-algérien, en est un exemple : il incarne une jeunesse connectée, bilingue, qui navigue entre deux mondes.
Pourtant, cette diaspora reste sous-exploitée. L’Algérie ne lui offre pas de statut clair (contrairement au Maroc, qui a créé un ministère dédié), et les politiques de retour sont quasi inexistantes. Le succès d’un entrepreneur dans le saumon fumé en France est une victoire individuelle, pas une stratégie nationale. L’Algérie pourrait pourtant capitaliser sur cette diaspora pour attirer des investissements, comme l’a fait la Chine avec ses « cerveaux de retour ». Mais pour cela, il faudrait accepter l’idée que la souveraineté passe aussi par l’ouverture — une idée encore taboue dans un pays où le nationalisme économique reste une religion d’État.
—
**L’INDUSTRIE, ENTRE SOUVERAINETÉ AFFICHÉE ET DÉPENDANCE CACHÉE**
La souveraineté sucrière, présentée comme un succès, est un cas d’école. L’Algérie a réduit ses importations de sucre en misant sur la betterave, et exporte même ses excédents. Une victoire ? Pas si simple. La culture de la betterave est gourmande en eau — une ressource rare —, et en engrais — importés. Le sucre algérien est donc « souverain » dans sa production, mais dépendant dans ses intrants. Comme pour le pétrole, l’Algérie remplace une dépendance par une autre.
Cette logique se retrouve dans d’autres secteurs. L’industrie automobile, par exemple, assemble des véhicules avec des pièces importées. Les usines locales créent des emplois, mais sans véritable transfert de technologie. L’Algérie reste un pays d’assemblage, pas d’innovation. La souveraineté industrielle est un leurre tant que le pays ne maîtrise pas les chaînes de valeur.
Pourtant, des signes d’espoir existent. Le secteur des énergies renouvelables, avec ses 43 nouveaux projets, pourrait être un levier de diversification. Mais là encore, les défis sont immenses : manque de main-d’œuvre qualifiée, corruption, et surtout, une mentalité rentière qui privilégie les profits rapides aux investissements de long terme. L’Algérie a les moyens de ses ambitions, mais pas encore la culture pour les réaliser.
—
**LA SOCIÉTÉ CIVILE, OU L’OMBRE DE L’ÉTAT**
L’intervention de l’imam Dicko depuis Alger, critiquant le régime malien, est un épisode révélateur. Elle montre que l’Algérie reste un acteur régional influent, mais aussi que sa société civile est à la fois muselée et courtisée. Les débats sur la mémoire et la justice, évoqués à propos de la Colombie, résonnent étrangement en Algérie, où les plaies de la guerre civile (les années 1990) restent ouvertes.
Pourtant, la société civile algérienne est prise en étau. D’un côté, l’État tolère certaines associations (environnementales, caritatives), mais réprime toute velléité politique. De l’autre, les Algériens se méfient des ONG, perçues comme des relais d’intérêts étrangers. Le résultat ? Une société civile fragmentée, incapable de peser sur les grands enjeux.
Les appels à l’innovation des étudiants, lancés par le gouvernement, sont un exemple de cette schizophrénie. L’État veut des solutions, mais sans donner aux jeunes les moyens de les mettre en œuvre. Les universités algériennes, sous-financées, forment des diplômés qui partent à l’étranger. L’innovation, comme la souveraineté, reste un slogan plus qu’une réalité.
—
**L’IMMOBILIER, MIROIR DES INÉGALITÉS**
La rénovation urbaine en Algérie est un sujet explosif. Faut-il démolir les bidonvilles ou les patrimonialiser ? La question dépasse le cadre architectural : elle touche à la fracture sociale. Les programmes de logement social, censés résorber l’habitat informel, sont souvent détournés par les élites, tandis que les classes populaires restent reléguées en périphérie.
L’immobilier est aussi un marqueur des inégalités entre Algériens de l’intérieur et de l’extérieur. Les premiers subissent la pénurie de logements et la spéculation, tandis que les seconds investissent massivement dans la pierre, souvent pour des résidences secondaires. Cette dualité révèle une économie à deux vitesses : celle des