Cette semaine, l’Algérie a franchi une étape décisive dans son ambition de souveraineté pharmaceutique. Le groupe public Frater-Razes et le géant français Sanofi ont lancé la production locale d’insulines innovantes, une première pour le pays. L’annonce a été faite lors d’une cérémonie à Alger, en présence du ministre de l’Industrie pharmaceutique, Lotfi Benbahmed, et des dirigeants des deux entreprises.
Selon Algerie360, cette initiative s’inscrit dans le cadre d’un partenariat stratégique signé en 2024 entre Frater-Razes et Sanofi. L’objectif est de répondre à la demande croissante en traitements contre le diabète, une maladie qui touche près de 14 % de la population algérienne, selon les chiffres du ministère de la Santé. Jusqu’ici, l’Algérie importait la quasi-totalité de ses besoins en insuline, une dépendance coûteuse et risquée en cas de tensions sur les chaînes d’approvisionnement mondiales.
La nouvelle unité de production, située dans la zone industrielle de Rouïba, à l’est d’Alger, fabriquera deux types d’insulines : la glargine, une insuline basale à action prolongée, et la lispro, une insuline rapide. Ces médicaments, utilisés par des millions de patients diabétiques, étaient jusqu’alors importés d’Europe ou d’Asie. D’après les responsables de Frater-Razes, la capacité initiale de production permettra de couvrir 30 % des besoins nationaux, avec une montée en puissance prévue d’ici 2027.
Un transfert de technologie inédit
Le projet ne se limite pas à l’assemblage local. Sanofi a accepté de transférer une partie de sa technologie à Frater-Razes, une première pour l’Algérie dans le domaine des biotechnologies. « Nous ne nous contentons pas de remplir des flacons, nous maîtrisons désormais les procédés de fabrication et de contrôle qualité », a déclaré le PDG de Frater-Razes, Mohamed Chérif Benkhalfallah, lors de la cérémonie. Ce transfert inclut la formation de 120 ingénieurs et techniciens algériens, formés en France et en Algérie, ainsi que l’installation de laboratoires de pointe pour garantir la conformité des produits aux normes internationales.
Pour Sanofi, ce partenariat s’inscrit dans une stratégie plus large de relocalisation partielle de sa production. « L’Algérie représente un marché clé pour nous, et ce projet renforce notre engagement envers les patients locaux », a expliqué Olivier Charmeil, vice-président exécutif de Sanofi. Le groupe français, qui emploie déjà 500 personnes en Algérie, prévoit d’étendre sa collaboration avec Frater-Razes à d’autres médicaments, notamment des traitements contre les maladies cardiovasculaires.
Impact économique et sanitaire
Le lancement de cette production locale aura des répercussions immédiates sur plusieurs fronts. Sur le plan économique, il permettra d’économiser des devises : l’Algérie dépense chaque année plus de 100 millions de dollars pour importer des insulines. À terme, la substitution des importations pourrait générer des économies substantielles, tout en créant des emplois qualifiés. Frater-Razes prévoit d’embaucher 80 personnes supplémentaires d’ici fin 2026, principalement des pharmaciens, des biologistes et des techniciens de maintenance.
Sur le plan sanitaire, la production locale réduira les risques de ruptures de stock, un problème récurrent ces dernières années. En 2023, plusieurs hôpitaux algériens avaient signalé des pénuries d’insuline, obligeant les patients à se tourner vers le marché parallèle, où les prix peuvent être multipliés par trois. « Avoir une production locale, c’est une garantie de disponibilité et de prix maîtrisés », a souligné le professeur Rachid Malek, endocrinologue à l’hôpital Mustapha Pacha d’Alger.
Défis et limites
Malgré ces avancées, des défis persistent. Le premier concerne la qualité et la traçabilité des produits. Frater-Razes devra obtenir les certifications européennes (EMA) et américaines (FDA) pour exporter ses insulines, un processus long et coûteux. « Nous visons la certification d’ici 2028, ce qui nous ouvrirait les marchés africains et moyen-orientaux », a indiqué Benkhalfallah. Pour l’instant, la production sera réservée au marché algérien.
Un autre défi est celui de la concurrence. D’autres laboratoires internationaux, comme Novo Nordisk ou Eli Lilly, pourraient chercher à s’implanter en Algérie pour ne pas perdre de parts de marché. Sanofi et Frater-Razes devront donc innover pour rester compétitifs, notamment en développant des versions génériques ou des dispositifs d’injection plus pratiques.
Enfin, la question du prix reste sensible. Si la production locale devrait permettre de réduire les coûts, rien ne garantit que cette baisse sera répercutée sur les patients. Actuellement, une boîte d’insuline glargine coûte entre 2 500 et 3 500 dinars dans les pharmacies algériennes, un prix élevé pour une partie de la population. Le ministère de la Santé a indiqué qu’il travaillait sur un mécanisme de subvention pour rendre ces traitements plus accessibles, mais aucun calendrier n’a été communiqué.
Un modèle pour d’autres secteurs
Le partenariat entre Sanofi et Frater-Razes pourrait servir de modèle pour d’autres industries pharmaceutiques en Algérie. Le pays, qui importe 70 % de ses médicaments, cherche à réduire cette dépendance en attirant les investisseurs étrangers. En 2025, le gouvernement a adopté une loi offrant des avantages fiscaux aux laboratoires qui s’installent en Algérie et transfèrent leur technologie. Plusieurs projets sont déjà en discussion, notamment dans les domaines des vaccins et des anticancéreux.
Pour les autorités algériennes, cette initiative s’inscrit dans la stratégie « FIA 2026 » (Forum Industrie Algérie), lancée par le président Abdelmadjid Tebboune pour accélérer l’industrialisation du pays. « L’Algérie n’attendra plus que les autres produisent pour elle. Nous avons les compétences, les infrastructures et la volonté politique pour devenir un acteur clé dans la région », avait déclaré Tebboune lors du dernier FIA, en juin 2026.
Reste à voir si ce projet phare fera des émules. Pour l’instant, il marque un tournant dans la politique industrielle algérienne, en prouvant que le pays peut attirer des partenaires de premier plan et maîtriser des technologies complexes. Pour les millions de diabétiques algériens, c’est une lueur d’espoir : celle de ne plus dépendre des aléas du commerce international pour se soigner.