Relance du CHU de Tizi Ouzou divise experts et citoyens

Le projet de construction d’un nouveau Centre Hospitalo-Universitaire (CHU) à Tizi Ouzou, relancé par une décision du président Abdelmadjid Tebboune, suscite des réactions contrastées entre espoirs de modernisation et critiques sur sa faisabilité. Selon El Moudjahid, l’Assemblée Populaire de Wilaya (APW) de Tizi Ouzou a salué cette initiative, présentée comme une réponse aux besoins croissants en soins spécialisés en Kabylie. Pourtant, des voix s’élèvent pour questionner les délais, les financements et l’adéquation du projet avec les réalités locales.

Un hôpital attendu depuis des décennies
Le CHU de Tizi Ouzou est un serpent de mer du système de santé algérien. Annoncé pour la première fois dans les années 2000, le projet a connu plusieurs reports, faute de budgets alloués ou de terrains disponibles. D’après des sources proches du ministère de la Santé, le site retenu, situé à Oued Aïssi, aurait finalement été sécurisé en 2023, après des années de litiges fonciers. « Ce CHU doit désengorger le CHU de Béni Messous, qui accueille déjà des patients de toute la région », explique un médecin urgentiste de l’hôpital de Tizi Ouzou, sous couvert d’anonymat. « Mais entre l’annonce et la livraison, il y a un gouffre. »

Des capacités promises, mais des doutes sur l’exécution
Le nouveau CHU est censé offrir 800 lits, des services de pointe en cardiologie, oncologie et neurochirurgie, ainsi qu’un pôle de formation pour les étudiants en médecine. Pourtant, des experts en santé publique, comme le professeur Kamel Senhadji, doyen de la faculté de médecine d’Alger, soulignent un risque de « surcapacité » dans une région où les hôpitaux existants peinent déjà à recruter du personnel. « Un CHU ne se résume pas à des murs et des équipements. Il faut des médecins, des infirmiers, des techniciens. Or, la Kabylie, comme le reste du pays, souffre d’une fuite des compétences vers le privé ou l’étranger », rappelle-t-il.

Financement et transparence en question
Aucun chiffre officiel n’a été communiqué sur le coût du projet, mais des rumeurs évoquent un budget dépassant les 50 milliards de dinars, financé par le Fonds National d’Investissement (FNI). Interrogé par TSA, un responsable du ministère des Finances a refusé de confirmer ces montants, se contentant d’indiquer que « les études techniques sont en cours ». Cette opacité alimente les suspicions. « En Algérie, les grands projets sont souvent annoncés sans calendrier précis. On a vu des hôpitaux rester en chantier pendant 10 ans, comme celui de Sidi Bel Abbès », déplore un syndicaliste du secteur, membre du SNAPEST.

Les citoyens entre attente et scepticisme
Sur les réseaux sociaux, les réactions sont partagées. Certains habitants de Tizi Ouzou y voient une « justice territoriale », après des années de marginalisation des infrastructures de santé en Kabylie. « Enfin ! Nos malades n’auront plus à faire 100 km pour un scanner », écrit un internaute sur Facebook. D’autres, plus critiques, pointent du doigt les priorités. « Et les hôpitaux de Draâ Ben Khedda ou Azazga, qui tombent en ruine ? Un CHU sans routes d’accès ni transports en commun, ça sert à quoi ? », s’interroge un autre.

Un projet dans un contexte sanitaire tendu
La relance du CHU intervient alors que le système de santé algérien traverse une crise structurelle. Selon un rapport du Syndicat National des Praticiens de la Santé Publique (SNPSP), 40 % des postes de médecins spécialistes sont vacants dans les hôpitaux publics, et les délais d’attente pour une consultation en neurologie ou en oncologie dépassent souvent six mois. « Construire un CHU, c’est bien. Mais il faut aussi former les médecins, revaloriser les salaires et lutter contre la corruption dans les marchés publics », estime un membre du SNPSP.

Prochaines étapes : des réponses attendues
Le ministère de la Santé n’a pas encore publié de feuille de route détaillée pour le projet. Selon El Watan, une commission mixte, réunissant des représentants du ministère, de l’APW de Tizi Ouzou et des experts en génie civil, doit se réunir d’ici la fin de l’année pour finaliser les plans. « Nous attendons des précisions sur les délais, les entreprises retenues et les garanties contre les retards », indique un élu local. En l’absence de transparence, le risque est grand de voir le CHU de Tizi Ouzou rejoindre la longue liste des projets pharaoniques inachevés.

Pour les habitants de la région, l’enjeu est clair : ce CHU ne sera une réussite que s’il s’inscrit dans une réforme plus large du système de santé, incluant la formation, la gestion des ressources humaines et l’accès aux soins pour tous. Sans cela, il restera un symbole, aussi grand soit-il.

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