La synagogue de Bab El-Oued victime du déni d’État

La synagogue de Bab El-Oued, située au cœur d’Alger, continue de se dégrader sous le poids de l’indifférence institutionnelle. Construite en 1865, ce lieu de culte juif, l’un des derniers vestiges de la présence séculaire de cette communauté en Algérie, est aujourd’hui menacé de disparition. Selon un rapport publié récemment par Sahel Intelligence, l’édifice, classé patrimoine national depuis 1982, souffre d’un manque criant d’entretien et de protection, malgré les alertes répétées des historiens et des défenseurs du patrimoine.

Un patrimoine en péril

La synagogue, située rue Randon dans le quartier populaire de Bab El-Oued, était autrefois un symbole de la diversité culturelle algérienne. Elle a survécu à l’exode massif des Juifs d’Algérie après l’indépendance, mais son état actuel témoigne d’un abandon prolongé. Les murs lépreux, les vitraux brisés et la toiture partiellement effondrée révèlent l’absence de travaux de restauration depuis des décennies. D’après des témoignages recueillis par El Watan, des habitants du quartier ont signalé à plusieurs reprises les risques d’effondrement partiel, sans que les autorités locales ne réagissent.

Le ministère de la Culture algérien, contacté par Liberté, n’a pas répondu aux demandes d’éclaircissements sur les mesures envisagées pour sauver le bâtiment. Pourtant, en 2016, une pétition lancée par des universitaires algériens et des associations de préservation du patrimoine avait recueilli plus de 5 000 signatures, exigeant une intervention urgente. Sans résultat.

Un déni historique et politique

La question de la synagogue de Bab El-Oued dépasse le simple cadre de la conservation architecturale. Elle s’inscrit dans un débat plus large sur la mémoire plurielle de l’Algérie. Comme le souligne l’historien Benjamin Stora dans un entretien accordé à Jeune Afrique en 2023, « l’Algérie a du mal à assumer son passé multiconfessionnel, et cela se traduit par l’oubli, voire la destruction, de certains lieux emblématiques ». La synagogue, tout comme les cimetières juifs de Constantine ou d’Oran, incarne cette mémoire effacée.

Les autorités algériennes ont souvent justifié leur inaction par des contraintes budgétaires ou des priorités nationales. Pourtant, d’autres sites patrimoniaux, comme la Casbah d’Alger ou les ruines romaines de Timgad, bénéficient de programmes de restauration soutenus par l’UNESCO et des fonds internationaux. La synagogue de Bab El-Oued, elle, semble condamnée à une lente agonie.

Des initiatives citoyennes face à l’immobilisme

Face au silence des institutions, des collectifs citoyens tentent de sensibiliser l’opinion publique. L’association Patrimoine et Mémoire, basée à Alger, a organisé en 2024 une visite guidée de la synagogue, attirant une centaine de participants. « Nous voulons montrer que ce lieu fait partie de notre histoire commune, pas seulement de celle des Juifs d’Algérie », explique Samir, l’un des membres du collectif, cité par TSA.

Des universitaires algériens, comme l’anthropologue Fatima-Zohra Guechi, plaident pour une réappropriation de ce patrimoine comme élément de la culture nationale. Dans un article publié dans El Moudjahid en 2023, elle écrit : « La synagogue de Bab El-Oued n’est pas un vestige étranger. Elle est le témoin d’une époque où Alger était une ville méditerranéenne, ouverte et diverse. »

Un enjeu international

La dégradation de la synagogue a également attiré l’attention de la communauté internationale. En 2025, le Congrès juif mondial a adressé une lettre au président Abdelmadjid Tebboune, lui demandant d’intervenir pour sauver le bâtiment. « L’Algérie a ratifié la Convention de l’UNESCO pour la protection du patrimoine culturel. Elle a donc une obligation morale et légale de préserver ce site », rappelle le communiqué.

Pourtant, aucune réponse officielle n’a été donnée à cette requête. Certains observateurs estiment que le sujet reste sensible en raison des tensions persistantes entre l’Algérie et Israël, bien que les deux pays n’aient pas de relations diplomatiques. « La question du patrimoine juif en Algérie est souvent instrumentalisée politiquement, ce qui empêche toute solution pragmatique », analyse un diplomate européen sous couvert d’anonymat, cité par Middle East Eye.

Que faire pour sauver la synagogue ?

Plusieurs pistes pourraient être explorées pour éviter la disparition définitive de ce monument. D’abord, une inscription sur la liste du patrimoine en péril de l’UNESCO pourrait débloquer des fonds internationaux pour sa restauration. Ensuite, une collaboration avec des associations juives algériennes de la diaspora, comme Justice for Jews from Arab Countries, pourrait faciliter un partenariat technique et financier.

Enfin, une réhabilitation symbolique du site, transformée en espace culturel ou en musée de la diversité religieuse algérienne, permettrait de lui donner une nouvelle vie. Des exemples similaires existent ailleurs, comme la synagogue de Delme en France ou celle de Barcelone en Espagne, qui ont été reconverties en centres d’art contemporain tout en conservant leur mémoire historique.

Un test pour l’Algérie

La synagogue de Bab El-Oued est aujourd’hui un test pour l’Algérie. Sauver ce monument, c’est reconnaître que l’histoire du pays ne se limite pas à une seule narration, mais qu’elle est faite de multiples strates, parfois contradictoires. C’est aussi une opportunité pour l’Algérie de montrer qu’elle assume pleinement son héritage méditerranéen, au-delà des clivages politiques.

Comme le résume l’écrivain Kamel Daoud dans une chronique publiée dans Le Point en 2024 : « Un pays qui efface son passé se condamne à le répéter. L’Algérie a le choix : soit elle enterre ses fantômes, soit elle les transforme en leçons. » La synagogue de Bab El-Oued attend encore sa réponse.

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