Cette semaine, le témoignage de l’avocate et militante féministe Fadila Chitour a relancé le débat sur les violences conjugales en Algérie. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, elle a exhorté les victimes à ne pas retirer leur plainte, évoquant des pressions familiales et sociales qui poussent souvent à l’abandon des poursuites. Son intervention fait écho à une réalité persistante : selon les chiffres du ministère de la Solidarité nationale, près de 7 000 cas de violences conjugales ont été enregistrés en 2024, un chiffre en hausse de 12 % par rapport à l’année précédente.
Les tribunaux algériens traitent ces affaires avec une lenteur qui décourage les plaignantes. À Alger, le tribunal de Sidi M’Hamed a récemment reporté pour la troisième fois l’audience d’une femme battue par son mari, un fonctionnaire de la wilaya. « Les retards systématiques donnent l’impression que la justice minimise ces crimes », déplore Samia Zennadi, présidente de l’association SOS Femmes en Détresse. Le Code pénal algérien, modifié en 2015 pour criminaliser les violences conjugales, reste peu appliqué. L’article 326 bis prévoit des peines allant jusqu’à 20 ans de prison, mais les condamnations effectives dépassent rarement cinq ans.
Les commissariats restent le premier obstacle. À Oran, une femme de 32 ans a été renvoyée chez elle par des policiers qui lui ont conseillé de « s’arranger avec son mari ». Ce cas, rapporté par le quotidien El Watan, illustre une pratique encore courante. Le ministère de l’Intérieur a pourtant lancé en 2023 une campagne de formation des agents, mais les résultats tardent. « Les mentalités ne changent pas par décret », explique le sociologue Nacer Djabi. « Beaucoup de policiers considèrent encore ces affaires comme des ‘problèmes de couple’. »
Les associations jouent un rôle clé dans l’accompagnement des victimes. À Constantine, le centre d’écoute de l’association Djazaïrouna a accueilli 450 femmes en 2024, contre 320 l’année précédente. « Nous offrons un hébergement temporaire, un soutien juridique et psychologique », précise la coordinatrice Leila Bouzidi. Le gouvernement a promis en 2022 la création de 10 centres d’accueil supplémentaires, mais seul celui de Blida a ouvert ses portes à ce jour. Les budgets alloués restent insuffisants : 150 millions de dinars en 2024, soit 0,003 % du budget de l’État.
Les réseaux sociaux amplifient désormais les voix des victimes. Le hashtag #MaPlainteCompte, lancé par des militantes en 2023, a recueilli plus de 50 000 témoignages. Parmi eux, celui de Karima, 28 ans, battue pendant cinq ans par son mari policier : « J’ai porté plainte trois fois. À chaque fois, on m’a dit que c’était une affaire privée. » Son cas a poussé le ministre de la Justice à annoncer en mars dernier un renforcement des sanctions contre les agents qui dissuadent les plaintes.
Les hommes violents bénéficient souvent de complicités dans leur entourage. À Tlemcen, un imam a récemment justifié les coups portés à une femme « pour corriger son comportement ». Cette déclaration, filmée et diffusée sur TikTok, a provoqué une vague d’indignation. Le ministère des Affaires religieuses a suspendu l’imam, mais les prêches incitant à la soumission des femmes restent fréquents dans certaines mosquées. « La religion est instrumentalisée pour légitimer la violence », analyse la théologienne Zahia Rahmani.
Les entreprises commencent à prendre conscience du problème. Sonatrach a mis en place en 2024 un numéro vert pour ses employées victimes de violences. « Nous avons reçu 87 appels en six mois », indique la responsable du programme, Fatima Zohra Benmoussa. Le groupe a aussi signé un partenariat avec l’association SOS Femmes pour former ses managers à repérer les signes de maltraitance.
Les enfants sont les premières victimes collatérales. À Annaba, une fillette de 8 ans a été placée en famille d’accueil après que sa mère, battue par son père, a été hospitalisée. « Les enfants grandissent dans la peur et reproduisent souvent ces schémas », explique la pédopsychiatre Amel Bouziane. Le ministère de l’Éducation a lancé en 2023 un module sur l’égalité filles-garçons dans les écoles, mais son application reste inégale.
Les avocates spécialisées manquent cruellement. À Béjaïa, seule une juriste suit les dossiers de violences conjugales pour toute la wilaya. « Nous sommes submergées », confie Me Nadia Boudjemaa. Le barreau d’Alger a formé 50 avocates en 2024, mais le besoin est estimé à 500. Les honoraires, souvent prohibitifs pour les victimes, constituent un autre frein.
Les médias jouent un rôle ambigu. Si certains titres comme Liberté ou El Khabar couvrent régulièrement ces sujets, d’autres minimisent les faits. En janvier, un journal local a titré « Une dispute de couple tourne au drame » pour relater le meurtre d’une femme par son mari. « Ce genre de formulation banalise la violence », dénonce la journaliste Salima Tlemçani.
Les solutions existent, mais leur mise en œuvre patine. Le ministère de la Solidarité nationale a annoncé en 2023 un plan national contre les violences faites aux femmes, doté de 2 milliards de dinars. Un an plus tard, seuls 30 % des fonds ont été débloqués. « Les promesses ne suffisent plus », martèle Fadila Chitour. « Il faut des actes concrets : des tribunaux spécialisés, des policiers formés, des centres d’accueil dans chaque wilaya. »
L’Algérie a ratifié en 2015 la Convention d’Istanbul sur la prévention et la lutte contre les violences à l’égard des femmes. Pourtant, son application se heurte à des résistances culturelles et institutionnelles. « Nous avançons, mais trop lentement », reconnaît la ministre de la Solidarité, Kaoutar Krikou. « Chaque jour de retard, c’est une femme de plus en danger. »