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**L’Algérie, laboratoire des tensions modernes : entre souveraineté et dépendance**
L’actualité algérienne des dernières semaines dessine le portrait d’un pays en équilibre instable, tiraillé entre des ambitions géostratégiques inédites et des contradictions internes qui en révèlent la fragilité structurelle. D’un côté, une volonté affichée de s’imposer comme acteur clé de la transition énergétique européenne, de l’autre, une société aux prises avec des crises sanitaires, politiques et culturelles qui minent sa cohésion. Ces dynamiques ne sont pas parallèles : elles s’entrecroisent, se nourrissent, et parfois s’annulent. L’Algérie d’aujourd’hui est un miroir grossissant des dilemmes du Sud global – comment concilier modernisation accélérée et préservation d’un héritage, comment bâtir une souveraineté économique sans aliéner sa population, comment négocier avec les puissances étrangères sans perdre le contrôle de son destin ?
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence de récit unificateur. L’État algérien, souvent perçu comme monolithique, semble naviguer à vue, jonglant entre des dossiers qui relèvent tantôt de la realpolitik énergétique, tantôt de la gestion micro-politique des mécontentements sociaux. Cette fragmentation des priorités n’est pas anodine : elle reflète une crise plus profonde, celle d’un modèle de développement qui peine à articuler les échelles locale, nationale et internationale.
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**L’hydrogène vert, ou l’illusion d’une souveraineté par procuration**
Le projet South2 Corridor, visant à exporter de l’hydrogène vert algérien vers l’Europe, est présenté comme une avancée majeure pour le pays. Abdallah Khellaf, directeur de recherche au CDER, ne cache pas son enthousiasme : « L’Algérie compte dans le marché de l’hydrogène vert ». Pourtant, derrière les déclarations triomphales se cache une réalité plus ambiguë.
D’abord, l’hydrogène vert algérien est une énergie d’exportation. Son développement répond avant tout aux besoins européens, dans un contexte où l’UE cherche désespérément à diversifier ses approvisionnements énergétiques après la rupture avec la Russie. L’Algérie, qui a déjà joué ce rôle de fournisseur de gaz pendant des décennies, reproduit ici un schéma de dépendance asymétrique : elle fournit la matière première, mais les technologies, les capitaux et les infrastructures de transformation restent largement contrôlés par des acteurs étrangers (français, allemands, italiens).
Ensuite, ce projet s’inscrit dans une logique extractiviste qui rappelle celle des hydrocarbures. L’Algérie mise sur ses ressources naturelles (ensoleillement, vent) pour attirer des investissements, mais sans garantie que ces derniers profiteront à son tissu industriel local. Pire, la course à l’hydrogène vert pourrait aggraver les inégalités territoriales : les régions désertiques du Sud, où seront implantés les parcs solaires, verront peut-être affluer des capitaux, mais au prix d’une pression accrue sur des écosystèmes déjà fragiles et d’une marginalisation accrue des populations locales.
Enfin, cette stratégie énergétique entre en contradiction avec les besoins immédiats du pays. Alors que l’Algérie peine à assurer un approvisionnement stable en médicaments (cf. l’affaire de l’antimigraineux hors de prix), que son système de santé est sous tension (grèves des médecins, vieillissement de la population), et que son agriculture reste dépendante des importations, on peut légitimement s’interroger : l’hydrogène vert est-il une priorité nationale, ou un leurre pour masquer l’absence de diversification économique réelle ?
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**Santé et pharmacie : le symptôme d’un État en crise de légitimité**
La santé est sans doute le domaine où les contradictions algériennes apparaissent avec le plus de violence. Trois actualités récentes en donnent une illustration saisissante :
1. L’antimigraineux hors de prix : Un nouveau traitement, vendu à un tarif prohibitif, révèle l’échec des politiques de régulation des prix des médicaments. Les patients algériens, déjà touchés par la pénurie de certains génériques, se retrouvent pris en étau entre des laboratoires pharmaceutiques peu scrupuleux et un État incapable de négocier des tarifs raisonnables.
2. L’usage massif de médicaments interdits dans l’ultra-trail : Cette pratique, qui concerne aussi bien des athlètes amateurs que des sportifs de haut niveau, pose une question plus large : celle de la médicalisation à outrance d’une société en quête de performance, mais aussi de l’échec des politiques de prévention et de sensibilisation.
3. La dengue et les grèves des médecins : La résurgence de maladies tropicales comme la dengue, couplée à la mobilisation des professionnels de santé, montre l’effritement du système sanitaire algérien. Les médecins, sous-payés et surchargés, font grève pour dénoncer des conditions de travail indignes, tandis que la population, confrontée à des épidémies récurrentes, se tourne vers des solutions individuelles (automédication, médecine traditionnelle) plutôt que vers un système public défaillant.
Ces trois éléments forment un triangle infernal :
– Un État qui externalise sa responsabilité : En laissant le marché pharmaceutique s’autoréguler, il abandonne les citoyens à leur sort.
– Une société qui compense par l’illicite : Que ce soit par la consommation de médicaments interdits ou le recours à des pratiques non conventionnelles, les Algériens contournent un système qui ne les protège plus.
– Un système de santé en voie de privatisation rampante : Les cliniques privées, souvent inaccessibles pour la majorité de la population, deviennent les seules alternatives crédibles, creusant les inégalités.
Cette crise sanitaire n’est pas seulement technique : elle est politique. Elle révèle l’incapacité de l’État à garantir un droit fondamental, celui de la santé, et sape ainsi sa légitimité. Dans un pays où le contrat social repose encore largement sur l’échange « stabilité contre obéissance », l’effondrement du secteur public est une bombe à retardement.
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**Finance islamique et télécoms : les nouveaux visages de la souveraineté algérienne ?**
Deux secteurs semblent échapper, du moins en apparence, à cette logique de dépendance : la finance islamique et les télécommunications.
**La finance islamique, ou l’art de concilier morale et capitalisme**
Pourtant, la finance islamique algérienne reste un hybride :
– D’un côté, elle répond à une demande sociale : Les Algériens, en particulier les jeunes et les entrepreneurs, cherchent des alternatives éthiques au système bancaire traditionnel.
– De l’autre, elle reproduit les mêmes logiques capitalistes : Les banques islamiques algériennes, comme leurs homologues conventionnelles, privilégient les secteurs rentables (immobilier, commerce) au détriment des PME et de l’agriculture. Leur croissance repose moins sur une révolution éthique que sur une adaptation marketing.
Le paradoxe est frappant : L’Algérie, qui a longtemps rejeté le capitalisme financier au nom du socialisme, se tourne aujourd’hui vers un modèle qui en reprend les codes, mais sous une bannière religieuse. Cette évolution n’est pas neutre : elle reflète une recomposition des alliances idéologiques, où l’islam politique (représenté par des partis comme le MSP) et le néolibéralisme font cause commune.
**Les télécoms, champ de bataille de la souveraineté numérique**
Pourtant, la souveraineté numérique algérienne reste fragile :
– Dépendance technologique : Les infrastructures 5G sont largement fournies par des entreprises chinoises (Huawei) ou européennes, ce qui expose le pays à des pressions géopolitiques.
– Contrôle étatique : L’État algérien, qui a déjà bloqué des réseaux sociaux lors des manifestations de 2019, pourrait utiliser la 5G pour renforcer sa surveillance de la population.
– Fracture numérique : Alors que les zones urbaines bénéficieront d’un internet haut débit, les régions rurales resteront à la traîne, creusant le fossé entre une Algérie connectée et une Algérie marginalisée.
La 5G algérienne est donc un miroir des tensions du pays : entre modernisation et contrôle, entre ouverture et repli, entre souveraineté affichée et dépendance réelle.
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**Politique et traditions : le grand écart identitaire**
**La présidentielle 2024, ou l’élection sans enjeu**
Trois éléments montrent l’absurdité de cette élection :
1. L’absence de compétition réelle : Les candidats sérieux ont été écartés (comme en 2019), laissant la place à des figures dociles.
2. Le désintérêt populaire : Après le Hirak, qui a montré la défiance des Algériens envers leurs élites, la participation risque d’être faible, malgré les appels au « devoir électoral ».
3. L’instrumentalisation des symboles : Hassani Cherif se rend à Birkhadem pour accomplir son « devoir », comme si la politique se réduisait à une performance rituelle.
Cette présidentielle est un non-événement, mais elle révèle une vérité profonde : l’Algérie est gouvernée par un système qui a perdu le contact avec sa population. Les partis politiques, qu’ils soient islamistes ou laïcs, ne sont plus que des courroies de transmission du pouvoir, sans capacité à porter un projet de société.