La visite officielle du président Abdelmadjid Tebboune en Turquie, début mai 2026, marque une étape dans le rapprochement stratégique entre l’Algérie et Ankara. Ce déplacement, le deuxième en moins de deux ans, intervient dans un contexte régional tendu, où les deux pays cherchent à contrer l’influence grandissante des Émirats arabes unis au Maghreb et au Sahel. Selon Afrik, qui a couvert l’événement, cette rencontre a permis de consolider des accords économiques et sécuritaires, tout en affichant une position commune face aux ingérences extérieures.
Les discussions entre Tebboune et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan ont porté sur plusieurs dossiers clés. D’abord, la coopération économique. L’Algérie, première économie du Maghreb avec un PIB estimé à 317,17 milliards de dollars en 2026 selon Tunisie Numérique, attire de plus en plus d’investisseurs turcs. El Moudjahid rapporte que plus de 1 600 entreprises turques opèrent déjà en Algérie, avec des investissements cumulés dépassant 16,5 milliards de dollars. Lors de cette visite, les deux parties ont signé de nouveaux contrats dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures et de l’industrie pharmaceutique. La société turque TAV, spécialisée dans la gestion aéroportuaire, a notamment obtenu un contrat pour moderniser plusieurs aéroports algériens, dont celui d’Alger.
Une réponse à l’activisme émirati
La dimension géopolitique de ce rapprochement n’a pas échappé aux observateurs. Afrik souligne que cette visite s’inscrit dans une volonté commune de limiter l’influence des Émirats arabes unis, accusés de financer des groupes d’opposition et de soutenir des régimes hostiles à Alger et Ankara. Les Émirats, via des fonds souverains comme Mubadala, ont multiplié les investissements en Afrique du Nord et au Sahel, notamment au Maroc et en Tunisie, où ils soutiennent des projets portuaires et énergétiques concurrents. Pour l’Algérie, cette stratégie représente une menace directe, d’autant que les Émirats ont récemment renforcé leurs liens avec le Niger, un pays où Alger joue un rôle de médiateur dans la crise post-coup d’État.
La Turquie, de son côté, voit dans l’Algérie un partenaire essentiel pour étendre son influence en Afrique. Ankara a déjà noué des alliances militaires avec la Libye et le Mali, où des drones turcs sont utilisés par les forces locales. En Algérie, la coopération militaire s’est intensifiée ces dernières années, avec des achats d’équipements turcs et des exercices conjoints. Lors de la visite de Tebboune, les deux pays ont annoncé la création d’un comité de défense commun, chargé de coordonner leurs actions en matière de sécurité régionale.
Le Sahel, terrain d’affrontement indirect
Le dossier sahélien a occupé une place centrale dans les échanges. L’Algérie, qui partage une frontière de près de 1 000 km avec le Mali et le Niger, est directement concernée par l’instabilité de la région. Selon Mondafrique, les deux pays ont discuté de la mise en place d’un système de surveillance satellitaire pour lutter contre les groupes armés et les trafics transfrontaliers. L’Algérie dispose déjà d’un satellite de télécommunications, Alcomsat-1, mais Ankara propose d’appuyer Alger dans le développement d’une constellation de satellites dédiés à la surveillance. Ce projet s’inscrit dans une course régionale aux technologies spatiales, où le Maroc et les Émirats ont déjà pris de l’avance.
La question de la médiation algérienne au Niger a également été abordée. TV5 Monde rapporte que l’Algérie a proposé ses bons offices pour faciliter le dialogue entre la junte nigérienne et la Cédéao, après le coup d’État de juillet 2023. La Turquie, qui entretient des relations étroites avec le Niger, a soutenu cette initiative, tout en appelant à une approche « non interventionniste ». Cette position contraste avec celle des Émirats, qui ont été accusés de soutenir des factions au sein de la junte pour affaiblir l’influence algérienne.
Des divergences persistantes
Malgré ces convergences, des désaccords subsistent entre Alger et Ankara. La question libyenne reste un sujet sensible. Si les deux pays soutiennent le gouvernement d’union nationale (GNU) basé à Tripoli, leurs approches divergent sur le rôle du maréchal Khalifa Haftar, soutenu par les Émirats et l’Égypte. L’Algérie, qui prône une solution politique inclusive, voit d’un mauvais œil les tentatives turques de renforcer leur présence militaire en Libye, craignant une escalade des tensions.
Sur le plan économique, les entreprises turques se plaignent parfois des lenteurs administratives en Algérie. Plusieurs projets, notamment dans le BTP, ont été retardés en raison de procédures complexes. Lors de cette visite, Tebboune a promis des mesures pour faciliter les investissements étrangers, mais les observateurs restent sceptiques quant à une réelle simplification des règles.
Une alliance pragmatique
Pour l’Algérie, ce rapprochement avec la Turquie répond à une logique pragmatique. Face à un environnement régional instable, marqué par les tensions avec le Maroc et les ingérences émiraties, Alger cherche à diversifier ses partenariats. La Turquie, avec son poids économique et militaire, offre une alternative aux alliances traditionnelles avec l’Europe ou les États-Unis. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large de renforcer la souveraineté nationale, comme en témoignent les récents contrats signés avec la Chine et la Russie dans les secteurs de l’énergie et de la défense.
Ankara, de son côté, voit dans l’Algérie un marché prometteur et un allié stratégique en Afrique du Nord. Les deux pays partagent une vision commune d’un ordre régional multipolaire, où les puissances moyennes comme la Turquie et l’Algérie pourraient jouer un rôle plus important. Cette alliance, bien que pragmatique, pourrait redessiner les équilibres géopolitiques au Maghreb et au Sahel dans les années à venir.