—
**L’Algérie, un miroir brisé ?**
L’Algérie d’aujourd’hui est un pays où l’on célèbre un film sur Frantz Fanon à Venise (Roqia) tout en luttant contre le transfert illicite de capitaux via les douanes ; où l’on vante la résilience des petits agriculteurs sahéliens tout en laissant les barrages se remplir à 59 % dans un pays en stress hydrique chronique ; où l’on exporte des œuvres cinématographiques sur la décennie noire (Alger) tout en évitant soigneusement d’en tirer des leçons politiques. Ces contradictions ne sont pas des accidents de parcours : elles révèlent les lignes de faille d’un système qui oscille entre modernisation autoritaire et inertie bureaucratique, entre fierté nationale et dépendances structurelles.
—
**L’EAU, OU L’ALGÉRIE AU BORD DE LA SOIF**
Cette crise de l’eau en Algérie est indissociable de deux autres enjeux :
1. L’agriculture, secteur clé pour la souveraineté alimentaire, mais qui dépend encore des petits exploitants ruraux – ceux-là mêmes que le FIDA tente de soutenir au Sahel. Or, comment parler de résilience agricole quand les barrages sont à moitié vides ? La réponse algérienne, jusqu’ici, a été de multiplier les forages non durables et les transferts d’eau inter-bassins, une politique de court terme qui aggrave les déséquilibres régionaux.
2. La géopolitique des fleuves, où l’Algérie se retrouve prise entre les tensions maghrébines (le projet de barrage sur le fleuve Sénégal, les contentieux avec le Maroc sur les nappes phréatiques) et les pressions internationales (le gérant de Manantali réclamant 94 millions de dollars à l’Énergie du Mali). L’eau n’est plus seulement une question technique : c’est un levier de pouvoir, voire une arme.
Le paradoxe ? L’Algérie, pays pétrolier et gazier, pourrait financer des solutions (dessalement, réutilisation des eaux usées), mais elle bute sur un obstacle bien plus profond : la corruption et le clientélisme qui gangrènent la gestion des infrastructures. Le directeur des Douanes, Farouk Bahamid, évoque une commission contre les transferts illicites de capitaux – mais qui osera s’attaquer aux réseaux qui détournent l’argent des barrages ?
—
**MÉMOIRE ET CINÉMA : L’HISTOIRE COMME THÉRAPIE COLLECTIVE**
Fanon, psychiatre et révolutionnaire, est une figure clé pour comprendre l’Algérie contemporaine. Son expérience à Blida, où il a tenté de soigner les victimes de la torture coloniale, résonne avec une actualité où la santé mentale reste un tabou. Le pays compte à peine 300 psychiatres pour 45 millions d’habitants – un ratio catastrophique. Et que dire de l’usage massif de médicaments (dont certains interdits) par les pratiquants d’ultra-trail, révélateur d’une société qui cherche dans le dopage chimique ou sportif une échappatoire à ses frustrations ?
Le cinéma algérien, en revisitant Fanon, pose une question cruciale : comment une nation peut-elle se reconstruire quand son histoire officielle est encore un champ de bataille ? Le film Alger, sur la décennie noire, arrive à point nommé : vingt ans après la fin de la guerre civile, l’Algérie n’a toujours pas fait son travail de deuil. Les commémorations de la Révolution (« Un saut qualitatif ») servent de paravent à un refus d’affronter les fantômes du passé. Résultat : la mémoire devient un instrument de légitimation du pouvoir, pas un outil de réconciliation.
—
**GÉOPOLITIQUE : L’ALGÉRIE ENTRE OTAN, AFRIQUE ET DÉPENDANCES ÉNERGÉTIQUES**
Le vrai défi n’est pas militaire, mais économique : comment sortir de la dépendance aux hydrocarbures quand 90 % des exportations en dépendent ? Les annonces sur la finance verte (comme le partenariat Vietnam-Royaume-Uni) montrent la voie, mais l’Algérie traîne des pieds. Son artisanat (Salon de l’Artisanat) et son tourisme saharien (47 000 visiteurs étrangers) pourraient être des leviers, mais ils restent marginaux face à la manne pétrolière.
—
**SANTÉ, PHARMACIE ET INÉGALITÉS : LE PRIX DE LA DÉPENDANCE**
Mais le vrai scandale est ailleurs : la dépendance aux laboratoires étrangers. L’Algérie importe 70 % de ses médicaments, ce qui la rend vulnérable aux pénuries et aux hausses de prix. Pourtant, le pays a les moyens de développer une industrie pharmaceutique locale : son marché représente 3 milliards de dollars par an. Le problème ? Un manque de volonté politique et des réseaux d’importation qui profitent du statu quo.
Cette dépendance sanitaire rejoint celle du commerce algérien, où les entreprises locales peinent à innover. Synapes AI, qui automatise la relation client, est une exception – mais combien d’autres start-up algériennes sont étouffées par la bureaucratie ? Le consommateur algérien de 2026, lui, sera de plus en plus exigeant (comme le suggère l’étude sur ses attentes), mais le marché reste verrouillé par des oligopoles proches du pouvoir.
—
**ARTISANAT ET TOURISME : L’ALGÉRIE, UNE RICHESSE INEXPLOITÉE ?**
Le tourisme saharien (47 000 visiteurs en 2024-2025) est un autre paradoxe. Le désert algérien est l’un des plus beaux du monde, mais il reste sous-exploité, faute d’infrastructures et de promotion. Pendant ce temps, des pays comme le Maroc ou la Tunisie attirent des millions de touristes. Pourquoi ? Parce qu’ils ont compris que le tourisme est un levier économique et géopolitique.
L’Algérie, elle, hésite. Elle craint l’ouverture (le visa est encore obligatoire pour la plupart des pays), elle craint les flux de devises (les touristes étrangers dépensent peu, faute de structures adaptées), elle craint surtout de perdre le contrôle. Résultat : le tourisme reste un secteur marginal, alors qu’il pourrait être un outil de soft power et de diversification économique.
—
**GOUVERNEMENT : ENTRE RÉFORMES COSMÉTIQUES ET IMMOBILISME STRUCTUREL**
L’audiovisuel public, lui, est dans le collimateur d’une commission d’enquête parlementaire. Mais que peut une commission face à un système où les médias sont soit aux mains de l’État, soit aux mains d’oligarques proches du pouvoir ? La liberté de la presse en Algérie reste un mirage, malgré les promesses de démocratisation.
Le vrai problème n’est pas l’absence de réformes, mais leur nature : **