Le 12 septembre 2018, Rachid Taha disparaissait à Paris à l’âge de 59 ans. Six ans plus tard, son influence sur la musique algérienne et internationale reste tangible. Des salles de concert d’Alger aux festivals européens, l’artiste continue de marquer les esprits par son mélange audacieux de raï, de rock et d’électro, porté par une voix rauque et des textes engagés. En Algérie, son héritage se mesure à travers les hommages, les reprises et l’émergence de nouveaux artistes qui s’inspirent de son approche métissée.
Un son qui traverse les frontières
Rachid Taha a construit sa carrière sur la fusion des genres. Né à Sig en 1958, il a grandi en France où il a fondé le groupe Carte de Séjour dans les années 1980. Leur reprise de Douce France de Charles Trenet, teintée de punk et de sonorités maghrébines, avait alors choqué une partie de la France. Mais c’est avec Tékitoi (2004), produit par Steve Hillage, que Taha a atteint une notoriété mondiale. Le morceau, mélange de raï et de beats électroniques, est devenu un hymne des nuits algéroises et parisiennes. Selon Beur FM, qui lui a consacré un dossier spécial en septembre 2024, Tékitoi est aujourd’hui encore l’un des titres les plus streamés d’un artiste algérien sur les plateformes numériques.
Son album Diwân 2 (2006), où il revisite des classiques de la chanson algérienne comme Ya Rayah de Dahmane El Harrachi, a également marqué un tournant. La version de Taha, plus sombre et électrique, a redonné une seconde vie à ces morceaux, les propulsant vers un public jeune et international. D’après Africultures, qui a analysé l’évolution du raï en mai 2024, cette réinterprétation a ouvert la voie à des artistes comme Soolking ou L’Algérino, qui mêlent aujourd’hui raï et hip-hop.
Des hommages qui résonnent en Algérie
En Algérie, Rachid Taha n’a jamais été aussi présent. En juin 2024, lors de la Fête de la musique à Alger, le chanteur Ali Amran a interprété Barra Barra, un titre phare de Taha, devant des milliers de spectateurs. « C’est un hommage naturel, a-t-il déclaré à L’Algérie Aujourd’hui. Rachid a montré qu’on pouvait être fier de ses racines tout en innovant. C’est une leçon pour nous tous. » La même année, le Festival de musique actuelle de Guelma a programmé une soirée spéciale dédiée à son répertoire, avec des artistes comme Amine Babylone et Zoheir Ech-chaoui reprenant ses morceaux.
Les institutions culturelles algériennes commencent aussi à reconnaître son apport. En 2023, le ministère de la Culture a annoncé la création d’un fonds Rachid Taha pour soutenir les jeunes musiciens algériens travaillant sur des projets fusion. « Il a brisé les codes, a expliqué un responsable du ministère à El Watan. Aujourd’hui, des groupes comme Gnawa Diffusion, qui se produisent en Europe, suivent son exemple en mélangeant gnawa et rock. » La mairie de Bonneuil-sur-Marne, en France, a d’ailleurs accueilli Gnawa Diffusion en septembre 2025, dans le cadre d’un cycle de concerts célébrant les artistes algériens ayant marqué la scène française.
Une influence qui dépasse la musique
Au-delà de son œuvre musicale, Rachid Taha a incarné une forme de résistance culturelle. Ses textes, souvent politiques, abordaient des thèmes comme l’immigration, l’identité ou la liberté. Voilà, voilà, sorti en 2001, dénonçait le racisme en France avec une ironie mordante. En Algérie, ses prises de position sur la liberté d’expression ont inspiré une génération d’artistes. « Il a montré qu’un artiste algérien pouvait parler de tout, y compris des sujets sensibles, sans se censurer », souligne un journaliste de Liberté.
Son héritage se voit aussi dans l’émergence de festivals algériens qui misent sur la diversité musicale. Le Festival Banlieues Bleues, qui s’est tenu en mars 2025 en France, a invité El Besta, un jeune chanteur de raï qui revendique l’influence de Taha. « Il a prouvé qu’on pouvait faire du raï autrement, sans se limiter aux codes traditionnels », a expliqué El Besta à L’Humanité. À Oran, berceau du raï, des artistes comme Cheb Mami ou Cheb Khaled ont reconnu son impact. « Rachid a élargi les horizons du raï, a déclaré Cheb Khaled à RFI en 2018. Il a montré que cette musique pouvait voyager. »
Un modèle pour les nouvelles générations
Aujourd’hui, des artistes algériens comme L’Tikss ou le groupe DZ Air citent Rachid Taha comme une référence. « Il a ouvert une porte, explique L’Tikss dans une interview accordée à TSA en 2024. Avant lui, peu d’artistes algériens osaient mixer des sons aussi différents. Maintenant, c’est devenu une norme. » Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle dans la transmission de son héritage. Sur TikTok, des milliers de vidéos reprennent ses morceaux, souvent accompagnées de commentaires comme « Rachid Taha, c’est l’Algérie qui bouge ».
Les écoles de musique algériennes commencent à intégrer son œuvre dans leurs programmes. À l’Institut national supérieur de musique d’Alger, un atelier dédié à la fusion des genres a été lancé en 2023. « Les étudiants adorent Tékitoi, raconte un professeur. Ils voient en Taha un pont entre les traditions algériennes et les musiques actuelles. » Même à l’étranger, son influence persiste. En octobre 2019, le groupe Gnawa Diffusion, mené par Amazigh Kateb, a joué à Quéven, en Bretagne, devant un public conquis par leur mélange de rock et de gnawa. « Rachid Taha nous a appris à ne pas avoir peur des mélanges », confie Amazigh Kateb à Ouest-France.
Six ans après sa disparition, Rachid Taha n’a pas fini de faire parler de lui. Son héritage réside moins dans une nostalgie que dans une dynamique vivante, portée par des artistes qui continuent d’explorer les frontières musicales. En Algérie comme ailleurs, il reste un symbole de liberté créative, un artiste qui a prouvé qu’une musique pouvait être à la fois profondément algérienne et universellement moderne.