—
**L’Algérie, ou l’art de danser sur un volcan économique**
L’Algérie contemporaine est un pays de contrastes si violents qu’ils en deviennent une méthode de gouvernement. Les actualités des dix derniers jours dessinent une carte où se superposent des logiques contradictoires : une volonté farouche de souveraineté, des dépendances héritées de l’ère coloniale et postcoloniale, et une modernisation à marche forcée qui bute sur des inerties bureaucratiques et culturelles. Ce qui frappe, c’est la cohérence incohérente de ces dynamiques – comme si l’État algérien, tel un funambule, avançait en équilibrant des forces centrifuges sans jamais les résoudre.
Prenons un exemple : l’Algérie exporte des moutons vers la Mauritanie tout en célébrant son gaz comme « pierre angulaire de la sécurité alimentaire mondiale ». Derrière cette apparente schizophrénie se cache une réalité plus crue : le pays est à la fois un acteur clé de la stabilité énergétique européenne et un importateur net de denrées de base. La souveraineté proclamée se heurte à une dépendance aux hydrocarbures qui, malgré les discours, reste le socle d’une économie de rente. Le gaz n’est pas seulement une arme géopolitique ; il est aussi le sparadrap qui maintient en vie un modèle économique à bout de souffle.
Cette tension entre autonomie et dépendance traverse tous les domaines. Elle est le fil rouge d’une Algérie qui, en 2024, semble osciller entre deux temporalités : celle d’un État stratège, maître de ses ressources et de son destin, et celle d’un pays encore prisonnier de ses propres contradictions.
—
**Souveraineté alimentaire : le mirage et la réalité**
L’Algérie a fait de l’autosuffisance alimentaire un mantra. Les titres récents en témoignent : « vers l’indépendance alimentaire », « un bouclier qui renforce la stabilité économique du Maghreb ». Pourtant, les faits racontent une autre histoire.
D’un côté, le pays exporte des moutons vers la Mauritanie, un geste qui relève autant de la diplomatie économique que du test de souveraineté. De l’autre, il mise sur le gaz – une ressource non renouvelable – pour financer sa sécurité alimentaire, comme si le pétrole pouvait remplacer les champs de blé. Cette équation est intenable : l’Algérie importe encore 50 % de ses besoins en céréales, et sa production agricole reste vulnérable aux aléas climatiques.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le pays dispose d’un potentiel agricole sous-exploité, notamment dans le Sud. Le plan de 310 millions de dollars pour soutenir l’agriculture saharienne est une bonne nouvelle, mais il intervient après des décennies de négligence. L’irrigation, par exemple, reste un casse-tête : les projets solaires pour les zones arides sont prometteurs, mais leur mise en œuvre se heurte à des lourdeurs administratives et à un manque de coordination entre les ministères.
La question n’est pas seulement technique, mais politique. L’Algérie a les moyens de nourrir sa population, mais elle manque de vision intégrée. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas ; elle se construit par des investissements massifs dans les infrastructures, la recherche agronomique et une réforme foncière qui brise les monopoles des grands propriétaires terriens. Pour l’instant, le pays reste prisonnier d’une logique de court terme, où le gaz paie les importations de lait en poudre.
—
**L’eau, ou la guerre silencieuse du Sahara**
L’accord tripartite entre l’Algérie, la Libye et la Tunisie pour une « exploitation équitable » des eaux souterraines du Sahara est un événement géopolitique majeur. Il révèle une prise de conscience : dans une région où l’eau est plus précieuse que le pétrole, la coopération est une nécessité vitale.
Pourtant, cet accord est aussi un aveu d’échec. Il intervient après des décennies de surexploitation des nappes phréatiques, notamment en Algérie, où l’agriculture intensive et les villes en expansion ont pompé sans compter. Le Sahara, souvent présenté comme un désert stérile, est en réalité un réservoir d’eau fossile – une ressource non renouvelable. En la puisant sans régulation, les trois pays jouent avec le feu.
La question de l’eau est indissociable de celle de l’agriculture et de l’énergie. Les projets solaires dans le Sud algérien pourraient réduire la pression sur les nappes en alimentant des systèmes d’irrigation plus efficaces. Mais là encore, les blocages sont nombreux : manque de financements, corruption, et une culture de la gabegie qui privilégie les grands projets spectaculaires (comme les barrages) aux solutions décentralisées.
L’Algérie est assise sur une bombe à retardement hydrique. Si rien n’est fait, les conflits d’usage entre agriculture, industrie et consommation domestique pourraient dégénérer en crises sociales. L’accord avec la Libye et la Tunisie est un premier pas, mais il faudra bien plus qu’une déclaration d’intention pour éviter le pire.
—
**Cinéma et patrimoine : l’Algérie qui se souvient malgré l’État**
Le cinéma algérien est en train de devenir le dernier rempart contre l’oubli. Alors que le patrimoine officiel se contente de célébrer les mêmes figures héroïques, les réalisateurs algériens, eux, explorent les zones d’ombre de l’histoire nationale. Leur travail est d’autant plus crucial que l’État, depuis l’indépendance, a souvent instrumentalisé la mémoire pour servir un récit national monolithique.
Le Festival de Cannes 2026, où la Tunisie célèbre les 60 ans des Journées cinématographiques de Carthage (JCC), est un rappel douloureux : l’Algérie, qui fut un phare du cinéma africain dans les années 1970, a perdu son leadership. Les raisons sont multiples : censure, manque de financements, et une industrie qui peine à se renouveler. Pourtant, des films comme Papicha (2019) ou En attendant les hirondelles (2017) prouvent que le cinéma algérien est vivant, et qu’il peut être un contre-pouvoir.
Cette vitalité contraste avec l’immobilisme des institutions. Le patrimoine algérien est en train de se désintégrer, faute d’entretien et de volonté politique. Les sites archéologiques romains, les ksour du Sud, les archives de la guerre d’indépendance : tout cela se dégrade, tandis que l’État préfère investir dans des projets pharaoniques comme la Grande Mosquée d’Alger.
Le cinéma, lui, sauve ce que l’État oublie. Il documente, questionne, et parfois même répare. Mais pour combien de temps ? Sans soutien public, cette résistance culturelle pourrait bien s’éteindre.
—
**Sport et parité : l’Algérie face à ses contradictions sociales**
Le sport algérien est un miroir grossissant des tensions qui traversent la société. D’un côté, le pays produit des athlètes de classe mondiale – comme Imane Khelif, championne de boxe, ou Djamel Sedjati, médaillé olympique en athlétisme. De l’autre, les fédérations sportives peinent à appliquer la parité femmes-hommes, et le sport scolaire reste un parent pauvre.
La réflexion stratégique engagée pour améliorer le système de compétition est une bonne nouvelle, mais elle intervient après des années de négligence. Le sport en Algérie souffre de deux maux : un manque de moyens et une culture machiste qui freine l’émergence des femmes. Les fédérations, souvent dirigées par des hommes proches du pouvoir, rechignent à promouvoir l’égalité, malgré les discours officiels.
Pourtant, le sport pourrait être un levier de transformation sociale. En investissant dans les infrastructures locales et en formant des entraîneurs, l’Algérie pourrait non seulement produire des champions, mais aussi briser les stéréotypes de genre. Le plan national pour dénicher les futurs champions est un pas dans la bonne direction, mais il faudra aller plus loin : intégrer le sport dans les programmes scolaires, lutter contre le harcèlement dans les clubs, et donner aux femmes les mêmes opportunités qu’aux hommes.
Le sport algérien est à l’image du pays : plein de potentiel, mais entravé par des blocages structurels.
—
**Transport et infrastructures : la route vers nulle part ?**
L’Algérie dépense des milliards de dinars pour entretenir son réseau routier, mais les résultats sont mitigés. L’autoroute Est-Ouest, symbole de la modernisation du pays, est toujours inachevée, et le tronçon Djebahia-BBA, en travaux depuis des années, illustre les retards chroniques des grands projets.
Pourtant, le pays a besoin d’infrastructures de qualité. Le classement de la Tunisie parmi les pays les plus dangereux pour la conduite automobile est un avertissement : sans routes sûres, pas de développement économique. L’Algérie, qui mise sur le tourisme et les exportations, ne peut se permettre de négliger ce secteur.
Le problème n’est pas seulement technique, mais systémique. Les retards s’expliquent par la corruption, le clientélisme, et une planification défaillante. Les entreprises chinoises, souvent sollicitées pour les grands chantiers, sont accusées de surfacturation et de mauvaise qualité. Quant aux entreprises locales, elles manquent de compétences et de moyens.
La solution ? Une refonte complète du secteur, avec des appels d’offres transparents, des contrôles stricts, et une formation accrue des ingénieurs algériens. Sans cela, l’Algérie continuera à construire des routes qui mènent nulle part.
—
**Universités et innovation : le réveil (trop) timide de l’Algérie**
L’Algérie a adopté la Déclaration d’Alger sur le développement des start-up et de l’IA en Afrique. Une avancée symbolique, mais qui reste largement théorique. Le pays dispose d’un vivier de talents – ses universités forment des milliers d’ingénieurs chaque année –, mais ceux-ci partent souvent à l’étranger, faute d’opportunités sur place.
La présence chinoise en Algérie, souvent fantasmée, est en réalité limitée. Les investissements chinois se concentrent sur les infrastructures et les hydrocarbures, pas sur la technologie. Quant à l’IA, elle reste un concept abstrait pour la plupart des Algériens, en dehors de quelques cercles d’initiés.
Pourtant, des signes d’espoir existent. Des start-up algériennes commencent à émerger, notamment dans les énergies renouvelables et les fintechs. Le financement participatif, comme en Tunisie, pourrait être une solution pour contourner le manque de capitaux. Mais l’État doit jouer son rôle : simplifier les démarches administratives, protéger la propriété intellectuelle, et investir dans la recherche.
L’Algérie a les moyens de devenir un hub technologique en Afrique. Mais pour cela, il lui faut sortir de sa logique de rente et miser sur l’innovation.
—
**Énergie solaire : le combat perdu d’avance ?**
L’Algérie dispose d’un ensoleillement exceptionnel, mais son développement solaire reste embryonnaire. Les projets comme celui de la centrale solaire en Tunisie ou l’investissement d’Enko Capital en Angola montrent que d’autres pays africains sont en avance.
Pourquoi ce retard ? Plusieurs raisons : le lobby des hydrocarbures