L’anglais au primaire divise l’école algérienne

L’introduction de l’anglais dès la troisième année primaire en Algérie continue de susciter des débats et des perturbations dans le système éducatif. Annoncée en 2022, cette mesure visait à moderniser l’enseignement des langues étrangères, mais sa mise en œuvre se heurte à des difficultés logistiques, pédagogiques et sociales, selon plusieurs acteurs du secteur.

Des enseignants mal préparés
D’après des témoignages recueillis par Le Monde en septembre 2022, les instituteurs chargés d’enseigner l’anglais n’avaient pas bénéficié d’une formation suffisante. « Beaucoup d’entre nous ont appris l’anglais sur le tas ou via des stages de courte durée », explique un enseignant d’une école primaire à Alger, sous couvert d’anonymat. Le ministère de l’Éducation nationale avait pourtant promis des sessions de recyclage, mais leur efficacité reste inégale, notamment dans les wilayas éloignées des grands centres urbains.

Un manque de manuels et d’infrastructures
Les retards dans la distribution des manuels scolaires ont également compliqué la tâche des enseignants. Selon un rapport interne du ministère, cité par El Watan en 2023, près de 30 % des écoles primaires n’avaient pas reçu les supports pédagogiques nécessaires à la rentrée scolaire. Les salles de classe, souvent surchargées, ne permettent pas non plus un apprentissage optimal des langues. À Tizi Ouzou, des parents d’élèves ont dénoncé des classes de 40 élèves où l’enseignant peine à accorder une attention individuelle aux enfants.

Les parents partagés
L’opinion des familles est divisée. Certains y voient une opportunité pour leurs enfants de s’ouvrir au monde, comme le souligne un père de famille à Oran : « L’anglais est indispensable aujourd’hui, que ce soit pour les études ou le travail. Autant commencer tôt. » D’autres, en revanche, critiquent une mesure imposée sans consultation préalable. « Pourquoi remplacer le français, une langue déjà maîtrisée par beaucoup, par l’anglais ? Cela crée une confusion chez les enfants », s’interroge une mère d’élève à Constantine.

Les syndicats montent au créneau
Les syndicats de l’éducation, comme le SNAPAP (Syndicat national autonome des professeurs de l’enseignement primaire), ont exprimé leurs réserves. Dans un communiqué publié en octobre 2022, le syndicat pointait du doigt « l’impréparation totale » du ministère et réclamait un moratoire sur la réforme. « On ne peut pas imposer une langue étrangère sans former les enseignants, sans adapter les programmes et sans évaluer les besoins réels des élèves », déclarait alors son secrétaire général.

Un bilan mitigé après deux ans
Deux ans après son lancement, l’enseignement de l’anglais au primaire n’a pas encore produit les résultats escomptés. Selon une étude menée par l’Office national des statistiques (ONS) en 2024, seulement 45 % des élèves de troisième année primaire maîtrisent les bases de la langue, un taux jugé insuffisant par les experts. « Le problème n’est pas l’anglais en soi, mais la manière dont il a été introduit. Une réforme de cette envergure nécessite du temps, des moyens et une concertation avec tous les acteurs », analyse un universitaire spécialiste des politiques éducatives, interrogé par TSA.

Le ministère tente de rectifier le tir
Face aux critiques, le ministère de l’Éducation nationale a annoncé en 2024 une série de mesures correctives. Parmi elles, l’organisation de stages de formation continue pour les enseignants, la réduction des effectifs dans les classes d’anglais et la mise à disposition de ressources pédagogiques numériques. « Nous sommes conscients des difficultés, mais nous restons convaincus que cette réforme est nécessaire pour préparer nos enfants aux défis de demain », déclarait récemment le ministre de l’Éducation nationale, Abdelhakim Belabed, lors d’une conférence de presse.

Des alternatives proposées
Certains experts suggèrent de repenser l’approche. Plutôt que d’imposer l’anglais dès le primaire, pourquoi ne pas renforcer d’abord le français, déjà présent dans le système, avant d’introduire une deuxième langue étrangère ? « L’Algérie a besoin d’un enseignement des langues progressif et adapté à ses réalités. Il faut éviter les réformes brutales qui déstabilisent les élèves et les enseignants », recommande un ancien haut responsable du secteur éducatif, cité par Liberté.

Un enjeu national
Au-delà des polémiques, l’enseignement de l’anglais au primaire soulève une question plus large : comment moderniser le système éducatif algérien sans sacrifier sa qualité ? Avec une population jeune et ambitieuse, l’Algérie a tout à gagner à former des citoyens bilingues, voire trilingues. Mais pour y parvenir, les réformes doivent être mûrement réfléchies, dotées de moyens suffisants et accompagnées sur le terrain. Sans cela, le risque est grand de voir se creuser les inégalités entre les élèves des zones urbaines, mieux équipées, et ceux des régions rurales, déjà en difficulté.

La balle est désormais dans le camp du ministère, qui devra prouver que cette réforme peut réussir, à condition d’écouter les enseignants, les parents et les experts. Pour l’instant, l’anglais au primaire reste un chantier en cours, dont les résultats se mesureront dans les années à venir.

Laisser un commentaire