—
**L’ALGÉRIE, OU L’ART DE NAVIGUER ENTRE L’URGENCE ET LA POSTÉRITÉ**
L’Algérie contemporaine se déploie comme un palimpseste où se superposent les strates d’un État rentier en mutation, d’une société civile en ébullition et d’un héritage postcolonial qui pèse autant qu’il inspire. Les actualités récentes, loin d’être des fragments épars, dessinent une cartographie des tensions et des espoirs d’un pays en quête d’équilibre. Entre la gestion chaotique de l’eau et l’essor d’une finance islamique conquérante, entre le déraillement d’un tramway à Oran et la consécration internationale de sa gastronomie, l’Algérie oscille entre deux temporalités : celle, immédiate, des crises à colmater, et celle, plus lente, de la construction d’un récit national renouvelé.
Cette revue de presse ne se contentera pas d’aligner les faits. Elle cherchera les fils rouges qui relient ces domaines en apparence disjoints : la question de la souveraineté (énergétique, culturelle, alimentaire), l’ambivalence technologique (entre solution et aliénation), et le rôle paradoxal de l’État, à la fois tuteur étouffant et acteur indispensable. Car l’Algérie, plus qu’un pays, est un laboratoire des contradictions du XXIe siècle.
—
**L’EAU, MIROIR DES DÉFAILLANCES ET DES AMBITIONS**
L’approvisionnement en eau potable cet été n’est pas qu’une question technique. C’est un révélateur des fractures d’un système où l’urgence prime sur la planification. Les walis, sommés d’intensifier leurs « sorties de terrain », incarnent cette gestion au jour le jour, typique d’un État qui réagit plus qu’il n’anticipe. Pourtant, dans le même temps, le projet Toumiat pour valoriser le fer de Gara Djebilet – présenté comme un « nouveau cœur industriel » – montre une Algérie qui mise sur l’industrialisation pour diversifier son économie. Mais comment concilier cette ambition avec la crise hydrique ? Le fer de Gara Djebilet nécessitera des quantités colossales d’eau, dans un pays où les barrages sont à sec. La contradiction est flagrante : l’Algérie rêve de devenir un géant industriel, mais peine à assurer l’essentiel.
À l’étranger, la question de l’ »or bleu » en Pologne rappelle que la bataille pour l’eau est mondiale. L’Algérie, avec ses nappes phréatiques surexploitées et ses tensions transfrontalières (notamment avec le Maroc sur le Sahara occidental), n’est pas épargnée. La solution ne viendra pas seulement de la technologie – comme le suggère l’article sur le solaire –, mais d’une refonte des priorités. Or, l’État algérien, obsédé par le contrôle, préfère souvent les solutions verticales (comme les usines de dessalement) aux réformes structurelles (gestion participative, tarification progressive). Résultat : une dépendance accrue aux infrastructures coûteuses, alors que les citoyens, eux, creusent des puits illégaux pour survivre.
—
**CINÉMA ET PATRIMOINE : LA CULTURE COMME SOFT POWER ET COMME RÉSISTANCE**
Le cinéma algérien, lui, offre une autre facette de la souveraineté. Le Festival du Film Méditerranéen d’Annaba et celui du Film Amazigh ne sont pas de simples événements culturels. Ils sont des actes politiques. Dans un pays où l’arabe classique et le tamazight se disputent la légitimité, où le français reste une langue de l’élite, le cinéma devient un espace de négociation identitaire. La sélection de huit projets à Annaba montre une vitalité créative, mais aussi une volonté de s’inscrire dans l’espace méditerranéen – une stratégie diplomatique subtile, alors que l’Algérie renforce ses liens avec la Russie et la Chine, au détriment de l’Occident.
Le patrimoine, lui, est un champ de bataille. Le burnous, présenté comme un « patrimoine national à préserver », est bien plus qu’un vêtement : c’est un symbole de résistance culturelle, une réponse à la mondialisation qui uniformise les modes de vie. Pourtant, cette célébration du patrimoine contraste avec la réalité de l’artisanat algérien. Si Algeria Exhibitions dévoile un programme ambitieux pour 2024, la formation des artisans reste un parent pauvre. L’ouverture d’une école de fabrication de tapis à Lodève (France), et non en Algérie, en dit long sur le manque d’investissement local. Comment préserver le burnous quand les savoir-faire traditionnels s’érodent faute de transmission ?
La gastronomie algérienne, elle, connaît un destin inverse. Trois pâtissiers franco-algériens « cartonnent » en France, tandis qu’El Mordjene et d’autres marques locales gagnent en visibilité. La cuisine devient un vecteur de soft power, une manière de réécrire l’histoire coloniale par le sucre et les épices. Mais là encore, la contradiction est patente : l’Algérie exporte ses talents culinaires, mais peine à moderniser ses propres filières agroalimentaires. Les produits algériens « qui cartonnent » sont souvent transformés en Europe, où les normes sanitaires et les infrastructures sont plus favorables. La souveraineté alimentaire, promise depuis des décennies, reste un vœu pieux.
—
**TRAMWAY D’ORAN : QUAND LES INFRASTRUCTURES RÉVÈLENT LES FAILLES DE L’ÉTAT**
Le déraillement d’une rame du tramway à Oran n’est pas un simple accident. C’est le symptôme d’un État qui investit massivement dans les infrastructures… sans toujours en assurer la maintenance. Le tramway, vitrine de la modernité algérienne, est aussi le symbole de ses ratés. Les travaux de réparation, qui s’éternisent, montrent une bureaucratie lente et inefficace, où les responsabilités sont diluées. Pourtant, ces infrastructures sont cruciales : elles doivent désenclaver les villes, réduire la dépendance à la voiture (et donc aux carburants fossiles), et améliorer la qualité de vie.
Mais là encore, la logique de l’urgence prime. Le tramway d’Oran a été construit dans la précipitation pour répondre à des impératifs politiques (montrer que l’Algérie « avance »), sans toujours prendre en compte les besoins réels des citoyens. Résultat : un réseau sous-utilisé, des lignes mal adaptées, et des usagers qui préfèrent les taxis clandestins, plus flexibles. La modernité algérienne est une modernité de façade, où l’on privilégie le visible (les grands projets) à l’efficace (la gestion quotidienne).
—
**DIPLOMATIE ET FINANCE ISLAMIQUE : L’ALGÉRIE ENTRE ISOLEMENT ET OUVERTURE**
La diplomatie algérienne, elle, navigue entre deux eaux. D’un côté, une volonté de s’affirmer comme puissance régionale, comme en témoigne l’intérêt soudain pour l’Érythrée – un pays isolé, mais stratégique dans la Corne de l’Afrique. De l’autre, une méfiance vis-à-vis des nouvelles technologies, illustrée par le débat sur l’interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs. L’Algérie, qui a longtemps été un champion du tiers-mondisme, semble aujourd’hui hésiter entre un retour à un certain conservatisme (contrôle des médias, rejet des influences étrangères) et une ouverture mesurée (partenariats avec la Chine, développement de la finance islamique).
Cette dernière, en plein essor, est un cas d’école. Al Baraka élargit son offre de financements professionnels, tandis que la Banque de Développement Local (BDL) annonce une hausse des crédits à plus de 1 400 milliards de dinars en 2025. La finance islamique, conforme à la charia, séduit une population attachée aux valeurs religieuses, mais aussi une jeunesse en quête d’alternatives au système bancaire traditionnel. Pourtant, cette croissance masque une réalité plus sombre : ces financements profitent surtout aux entreprises proches du pouvoir, tandis que les PME et les artisans peinent à accéder au crédit. La finance islamique, présentée comme une solution éthique, reproduit les mêmes inégalités que le système classique.
—
**ENVIRONNEMENT : LA BOMBE À RETARDEMENT DES DÉCHETS MÉDICAUX**
Enfin, l’environnement révèle les limites d’un État qui peine à gérer les crises sanitaires. La gestion des déchets médicaux, qualifiée de « casse-tête » pour les hôpitaux africains, est une « bombe biologique » en Algérie, selon l’expert Walim Mardassi. Les déchets Covid, en particulier, ont mis en lumière l’absence de filières de traitement adaptées. Pourtant, l’Algérie dispose de ressources pour innover : son potentiel solaire, par exemple, pourrait alimenter des unités de stérilisation des déchets. Mais là encore, la technologie est présentée comme une solution magique, alors qu’elle ne résoudra rien sans une gouvernance efficace.
Le solaire, justement, est un autre paradoxe. Condor, sponsor VIP du Sommet international des Smart Cities, incarne cette Algérie qui mise sur les énergies renouvelables pour se positionner comme leader régional. Pourtant, l’article « La technologie a trop d’impact sur la planète pour être la solution à la crise du climat » rappelle une vérité dérangeante : le solaire, aussi vert soit-il, repose sur l’extraction de minerais rares, souvent dans des conditions sociales et environnementales désastreuses. L’Algérie, avec ses réserves de silicium, pourrait jouer un rôle clé dans cette transition… mais à quel prix ?
—
**SYNTHÈSE PROSPECTIVE : L’ALGÉRIE À LA CROISÉE DES CHEMINS**
L’Algérie est aujourd’hui à un tournant. Elle peut choisir de perpétuer un modèle rentier, où les hydrocarbures financent des infrastructures coûteuses et peu durables, tout en étouffant les initiatives locales. Ou elle peut opter pour une révolution silencieuse : décentraliser la gestion de l’eau, soutenir les artisans et les PME, investir dans une éducation qui valorise les savoir-faire traditionnels autant que les nouvelles technologies.
Les signes d’espoir existent. Le cinéma algérien, malgré les contraintes, produit des œuvres audacieuses. La gastronomie locale conquiert l’Europe. La finance islamique séduit une jeunesse en quête de sens. Mais ces dynamiques restent fragiles, menacées par un État qui préfère le contrôle à l’innovation, et par une société civile dont les élans sont souvent étouffés.
L’Algérie a les moyens de devenir un modèle pour l’Afrique et le monde arabe. Mais pour cela, elle doit accepter de regarder ses contradictions en face : entre modernité et tradition, entre souveraineté et dépendance, entre urgence et vision long terme. Le vrai défi n’est pas de construire des tramways ou des usines solaires, mais de bâtir une