Revue de presse : Équipe nationale Algérie, Technologie Algérie, Commerce Algérie…

**L’Algérie, laboratoire d’une modernité sous tension**

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’ubiquité d’un État stratège, omniprésent mais rarement monolithique. Il investit dans les technologies (pôle du FNI, révolution d’Algérie Ferries), tisse des alliances énergétiques (câble sous-marin Tunisie-Italie), et se pose en arbitre des crises sahéliennes (Mali), tout en laissant persister des contradictions criantes : des résidences fermées d’Alger, symboles d’apartheid urbain, côtoient des chantiers de logements sociaux ; une diplomatie pro-palestinienne tonitruante coexiste avec un rapport américain expurgé sur les droits humains ; une jeunesse sportive célébrée (Zidane, la pépite de la JSK) contraste avec l’absence de formation continue pour les femmes.

L’Algérie n’est pas un pays en transition. C’est un pays en suspension, où chaque avancée semble lestée par le poids des non-dits et des inerties.

**Souveraineté technologique : le mirage des champions nationaux**

La révolution annoncée d’Algérie Ferries pour 2025 est symptomatique. Moderniser les ports et les liaisons maritimes, c’est vital pour une économie dépendante des exportations d’hydrocarbures et des importations de biens manufacturés. Mais cette modernisation sera-t-elle inclusive ? Les travailleurs du secteur, souvent précaires, bénéficieront-ils de formations ? Ou bien assistera-t-on à une privatisation déguisée, comme dans le transport aérien, où Air Algérie a perdu son monopole au profit de compagnies étrangères ?

Le fil rouge technologique révèle une Algérie schizophrène : d’un côté, un État qui veut maîtriser ses infrastructures critiques (télécoms, énergie, transports) ; de l’autre, une société civile et un secteur privé trop faibles pour porter cette ambition. Le résultat ? Des projets pharaoniques (comme le métro d’Alger, dont on parle plus pour ses retards que pour ses avancées) qui peinent à se concrétiser, faute d’une gouvernance agile.

**Diplomatie algérienne : entre panache et prudence**

Le chaos malien offre à Alger une opportunité historique. Après le retrait français, l’Algérie pourrait jouer les médiateurs entre la junte de Bamako et les groupes armés, comme elle l’a fait en Libye. Mais cette posture est fragile. D’abord, parce que l’Algérie elle-même est minée par des tensions internes (le rapport de Jeremy Keenan sur son rôle supposé dans le terrorisme malien, bien que controversé, rappelle que sa crédibilité est contestée). Ensuite, parce que son influence repose sur un équilibre précaire : trop proche des juntes, elle s’aliène les démocraties africaines ; trop distante, elle laisse le champ libre au Maroc et aux Émirats.

La relation avec la Tunisie illustre cette prudence. Le câble sous-marin commun vers l’Italie est un projet intelligent : il sécurise les approvisionnements énergétiques des deux pays et renforce leur poids face à l’UE. Mais il révèle aussi leur vulnérabilité. L’Italie, via ENI, reste un partenaire incontournable, et l’Algérie, malgré ses réserves de gaz, dépend des technologies européennes pour les exploiter. La souveraineté énergétique est un leurre tant que l’Algérie n’aura pas développé sa propre industrie de pointe.

Enfin, la relation avec le Maroc reste le baromètre de la stabilité régionale. Les tensions récurrentes (affaire Epstein, attaques des Émirats) montrent que la guerre des mots est un substitut à la guerre tout court. Mais jusqu’à quand ? L’Algérie a les moyens militaires de frapper, mais pas les moyens politiques de gagner. Une escalade serait un désastre pour les deux pays, et Alger le sait. D’où cette formule prudente : « On peut espérer que ça serve à éviter la guerre ». L’espoir, en diplomatie, est rarement une stratégie.

**Femmes et urbanisme : les angles morts de la modernisation**

D’un côté, l’Algérie célèbre ses « engagements collectifs » pour les droits des femmes, mais les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de la moitié des salariés européens ont accès à la formation continue en 2024, contre une minorité en Algérie, où les femmes sont surreprésentées dans les emplois précaires. Le français, présenté comme un outil d’émancipation (via des programmes comme celui de Seine-Saint-Denis), est aussi un marqueur de classe : celles qui le maîtrisent sont souvent issues des élites urbaines. Pour les autres, l’arabe dialectal ou le berbère restent des langues de seconde zone, y compris dans l’administration.

De l’autre, les travaux publics trahissent une schizophrénie urbaine. Les 80 000 logements promis dans 26 wilayas répondent à une urgence sociale, mais leur localisation – souvent en périphérie – reproduit les inégalités. Les « résidences fermées » d’Alger, ces enclaves sécurisées pour classes moyennes supérieures, sont le symptôme d’un apartheid spatial. L’État construit des logements sociaux, mais ne brise pas les ghettos. Il investit dans les infrastructures (métro, BRT), mais laisse les transports informels (les taxis clandestins) combler les lacunes.

Ces deux domaines montrent une Algérie qui modernise par le haut (grands projets, discours progressistes) sans toucher aux structures profondes de l’inégalité. Les femmes et les classes populaires sont les variables d’ajustement d’un système qui promet l’ascenseur social, mais n’en installe pas les câbles.

**Sport et identité : le football comme miroir déformant**

La JS Kabylie, club mythique, est un cas d’école. Elle forme des talents, mais ses infrastructures vieillissent, et son modèle économique repose sur des sponsors locaux plutôt que sur une stratégie nationale. Le contraste avec le Maroc, qui investit massivement dans ses académies (comme celle de l’AS FAR), est saisissant. L’Algérie a les moyens de faire aussi bien, mais elle manque de vision à long terme.

Le football algérien est aussi un enjeu géopolitique. Les tensions avec le Maroc se jouent aussi sur les terrains : les matches entre les deux équipes sont des moments de tension extrême, où se mêlent rivalité sportive et rivalité nationale. La CAN 2025, si elle a lieu en Algérie, sera un test : l’État saura-t-il éviter les dérives nationalistes, ou cédera-t-il à la tentation de l’instrumentalisation ?

**Prospective : l’Algérie en 2035, entre effondrement et renaissance**

1. Le scénario « pétro-État 2.0 » : L’Algérie mise tout sur ses ressources énergétiques, en développant le gaz de schiste et les énergies renouvelables. Elle devient un hub énergétique pour l’Europe, mais reste dépendante des fluctuations des prix. Les infrastructures se modernisent (métro, ports), mais les inégalités se creusent. Les classes moyennes urbaines profitent de la croissance, tandis que les périphéries et les campagnes restent à l’écart. La jeunesse, frustrée, se tourne vers l’émigration ou l’islam politique.

2. Le scénario « printemps algérien » : Une crise économique (chute des prix du pétrole, endettement) provoque un soulèvement populaire. L’armée, divisée, hésite à réprimer. Un gouvernement de transition émerge, avec une nouvelle Constitution. Mais le pays manque de cadres pour porter une transition démocratique. Le risque ? Une fragmentation, comme en Libye, ou un retour à l’autoritarisme, comme en Égypte.

3. Le scénario « puissance régionale » : L’Algérie réussit sa diversification économique (technologie, agriculture, tourisme) et devient un acteur clé du Sahel. Elle joue un rôle de médiateur entre l’Afrique et l’Europe, tout en développant ses propres industries. Les droits des femmes progressent, et les inégalités urbaines sont réduites. Mais ce scénario suppose une rupture avec les logiques clientélistes et une refonte du système éducatif – deux conditions difficiles à remplir.

Le plus probable ? Un mélange des trois. L’Algérie a les moyens de devenir une puissance régionale, mais elle devra d’abord surmonter ses démons : la corruption, le clientélisme, et cette peur viscérale du changement qui paralyse ses élites. Son avenir dépendra de sa capacité à transformer ses contradictions en forces. Comme le disait Kateb Yacine : « L’Algérie n’est pas un pays, c’est une blessure. » La question est de savoir si cette blessure peut devenir une cicatrice, ou si elle continuera à saigner.

Laisser un commentaire