Le sociologue et militant des droits de l’homme Djilali Hadjadj a récemment livré une analyse sans concession sur les mécanismes de prédation qui ont marqué la gouvernance en Algérie, notamment durant les deux décennies de présidence d’Abdelaziz Bouteflika. Dans une interview accordée au Point en 2019, reprise et commentée par plusieurs médias nationaux, Hadjadj a pointé du doigt un système où la captation des ressources publiques s’est généralisée à tous les niveaux de l’État et de l’économie. Ses déclarations, bien que datées, résonnent encore aujourd’hui dans le débat public algérien, alors que le pays tente de tourner la page des scandales de corruption et de reconstruire une gouvernance plus transparente.
Hadjadj, directeur de l’Association algérienne de lutte contre la corruption (AACC), a décrit un phénomène de prédation « systématique », touchant aussi bien les secteurs stratégiques comme les hydrocarbures que les services publics locaux. Selon lui, cette logique a été favorisée par un mélange de clientélisme, de népotisme et d’absence de contre-pouvoirs institutionnels. « Les réseaux de prédation ne se limitaient pas aux cercles du pouvoir central. Ils s’étendaient aux wilayas, aux entreprises publiques, et même aux associations satellites créées pour blanchir des fonds ou détourner des subventions », a-t-il expliqué. Ces propos rejoignent les conclusions de plusieurs rapports internationaux, dont celui de Courrier international en 2019, qui avait dressé un bilan accablant des « gâchis de l’ère Bouteflika », citant des exemples concrets comme les surcoûts pharaoniques des grands projets d’infrastructure ou les détournements dans le secteur de la santé.
Parmi les cas les plus emblématiques, Hadjadj a évoqué les scandales liés à la Sonatrach, la compagnie nationale des hydrocarbures, où des contrats ont été attribués à des entreprises écrans en échange de commissions occultes. En 2013, Radio France avait déjà révélé des affaires de corruption impliquant des cadres haut placés de la société, avec des montants se chiffrant en centaines de millions de dollars. Ces pratiques, selon Hadjadj, ont non seulement appauvri les caisses de l’État, mais ont aussi découragé les investisseurs étrangers, effrayés par l’opacité des procédures et les risques juridiques. « La prédation a créé un environnement où la méfiance est devenue la norme. Les entreprises sérieuses ont préféré quitter le marché algérien, laissant la place à des acteurs peu scrupuleux », a-t-il souligné.
Le sociologue a également insisté sur le rôle des élites économiques et politiques dans la perpétuation de ce système. Il a cité des exemples de familles influentes ayant accumulé des fortunes colossales grâce à des monopoles dans des secteurs clés comme la construction, l’importation ou les télécommunications. Ces pratiques, selon lui, ont été tolérées, voire encouragées, par un système judiciaire complaisant et des médias souvent muselés. « La prédation n’était pas un dysfonctionnement, mais une méthode de gouvernance. Elle permettait de maintenir la loyauté des clans et de financer des réseaux de clientèle », a-t-il analysé. Cette critique rejoint les observations de l’ONG Transparency International, qui classe régulièrement l’Algérie parmi les pays où la corruption est perçue comme endémique.
Pourtant, Hadjadj n’a pas limité son analyse à un constat d’échec. Il a salué les mouvements de protestation populaire, comme le Hirak, qui ont émergé en 2019 pour exiger un changement radical. « Le Hirak a montré que les Algériens ne veulent plus de ce système. Ils réclament une refonte des institutions, une justice indépendante et une économie plus transparente », a-t-il déclaré. Depuis, plusieurs mesures ont été prises par les autorités, comme la création d’une Haute Autorité de transparence et de lutte contre la corruption, ou la mise en place de lois visant à encadrer les marchés publics. Cependant, Hadjadj reste prudent. « Les lois existent, mais leur application reste un défi. Tant que les mêmes réseaux contrôlent les leviers du pouvoir, les réformes resteront lettre morte », a-t-il averti.
Un autre aspect souligné par Hadjadj concerne l’impact de la prédation sur la société civile. Selon lui, les associations et les syndicats indépendants ont été systématiquement marginalisés ou instrumentalisés par le pouvoir. « Les subventions publiques étaient souvent conditionnées à une allégeance politique. Les associations critiques étaient privées de financements ou harcelées par les services de sécurité », a-t-il expliqué. Cette situation a affaibli la capacité de la société civile à jouer son rôle de contre-pouvoir, laissant le champ libre aux abus. Pourtant, des figures comme Louisa Hanoune, leader du Parti des travailleurs, ou des militantes féministes comme Samia Zennadi, ont continué à porter des revendications sociales malgré les pressions. En 2022, Arab News FR avait d’ailleurs mis en lumière six femmes algériennes ayant marqué l’histoire par leur engagement, rappelant que la résistance à la prédation passe aussi par des luttes individuelles et collectives.
Aujourd’hui, alors que l’Algérie tente de diversifier son économie et d’attirer les investissements étrangers, les questions soulevées par Djilali Hadjadj restent d’une actualité brûlante. Les récents scandales, comme celui des « voleurs de la République » impliqués dans des détournements de fonds publics, montrent que les vieilles pratiques ont la vie dure. Pour Hadjadj, la solution passe par une refonte en profondeur des institutions, mais aussi par une mobilisation citoyenne durable. « La prédation ne disparaîtra pas par magie. Il faut une volonté politique réelle, mais aussi une société civile vigilante et organisée », a-t-il conclu. Ses propos rappellent que la lutte contre la corruption en Algérie est un combat de longue haleine, qui nécessite des réformes structurelles, mais aussi une prise de conscience collective.