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**L’Algérie, miroir brisé d’un monde en recomposition**
Ce qui frappe, c’est l’absence de linéarité. L’Algérie avance par à-coups, entre fiertés retrouvées (le caftan marocain à l’UNESCO, symbole d’un patrimoine maghrébin partagé) et humiliations symboliques (la moquerie marocaine sur la mascotte de la CHAN). Entre la modernisation des infrastructures (métro d’Alger, centre de fret d’Air Algérie) et la persistance de crises structurelles (logement, chômage des jeunes). Entre une armée qui alerte sur les menaces aux frontières et une classe politique obsédée par les taux de participation aux législatives.
Derrière cette apparente fragmentation, se cache une logique implacable : celle d’un État qui, depuis 1962, a construit sa légitimité sur trois piliers – la souveraineté nationale, la redistribution sociale et le contrôle politique – mais qui voit aujourd’hui ces fondations ébranlées par les mutations du XXIe siècle. Comment concilier l’héritage révolutionnaire avec les impératifs d’une économie mondialisée ? Comment préserver l’unité nationale alors que les fractures sociales et générationnelles s’élargissent ? Et surtout, comment éviter que l’Algérie ne devienne, comme la Tunisie voisine, un simple terrain de jeu pour les puissances étrangères et les marchés financiers ?
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**Patrimoine et pouvoir : l’artisanat comme champ de bataille symbolique**
Or, l’Algérie souffre ici d’un double handicap. D’abord, une bureaucratie qui étouffe l’initiative privée : les artisans algériens peinent à obtenir des financements, à exporter leurs produits, ou même à se protéger contre la contrefaçon. Ensuite, une absence de soft power : alors que le Maroc mise sur le tourisme culturel et les réseaux sociaux pour promouvoir son patrimoine, l’Algérie reste prisonnière d’une vision étatique et défensive de la culture. Le caftan algérien, lui, continue de se vendre sur les marchés informels de Bab Ezzouar plutôt que dans les boutiques de luxe de Paris ou Dubaï.
Cette faiblesse n’est pas anodine. Dans un monde où l’identité se marchandise, l’artisanat devient un outil de puissance. Le Maroc l’a bien compris : en faisant reconnaître son caftan, il ne célèbre pas seulement un vêtement, mais une marque nationale, un argument touristique, un levier diplomatique. L’Algérie, elle, semble encore hésiter entre la nostalgie postcoloniale et la modernité capitaliste. Résultat : elle court après les symboles (le prix national) sans en maîtriser les codes (le marketing, la logistique, la propriété intellectuelle).
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**Infrastructures : le béton comme religion d’État**
Derrière l’affichage triomphaliste, deux réalités contradictoires émergent. D’un côté, une frénésie de construction qui masque mal l’absence de vision stratégique. Le partenariat entre Afreximbank et Shelter Afrique pour débloquer 1 milliard de dollars en Afrique (dont le Maroc est le principal bénéficiaire) rappelle cruellement que l’Algérie, malgré ses réserves de change, peine à attirer les investissements étrangers. Pourquoi ? Parce que ses infrastructures, aussi impressionnantes soient-elles, ne sont pas rentables. Elles servent d’abord à nourrir les réseaux clientélistes et à justifier les budgets publics, pas à dynamiser l’économie.
De l’autre, une crise du logement qui persiste malgré les milliards engloutis. Chéraga, commune riche de la banlieue d’Alger, illustre ce paradoxe : alors que les promoteurs immobiliers s’enrichissent, les habitants s’entassent dans des logements insalubres, faute de plans d’urbanisme cohérents. L’effet d’aubaine dénoncé dans les médias n’est que la partie émergée de l’iceberg : en réalité, le système algérien du logement repose sur une équation impossible. D’un côté, l’État subventionne massivement la construction (via des prêts à taux zéro, des exonérations fiscales) ; de l’autre, il maintient des prix artificiellement bas pour éviter les émeutes sociales. Résultat : les promoteurs construisent des logements pour les riches, tandis que les classes moyennes et populaires attendent des années pour un HLM.
Cette schizophrénie n’est pas propre à l’Algérie. Elle est le symptôme d’un modèle de développement rentier, où l’État dépense sans compter pour acheter la paix sociale, mais où les retombées économiques restent marginales. Le Maroc, lui, a choisi une autre voie : privatiser le secteur (via des partenariats public-privé) et miser sur le tourisme et l’export. L’Algérie, elle, reste prisonnière de son dogme : l’État doit tout contrôler, tout financer, tout décider. Jusqu’à quand ?
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**Défense et diplomatie : l’Algérie, gendarme malgré elle de l’Afrique**
Mais cette position est fragile. D’abord, parce que l’Algérie elle-même reste vulnérable : la Libye, à l’est, est un État failli ; le Mali, au sud, est sous influence russe via le groupe Wagner. Ensuite, parce que les moyens de l’armée algérienne – bien que considérables – sont limités par une économie dépendante des hydrocarbures. Enfin, parce que la diplomatie algérienne, traditionnellement non alignée, est aujourd’hui tiraillée entre plusieurs pôles d’influence : la Russie (pour les armes), la Chine (pour les infrastructures), et l’Occident (pour les investissements).
Le vrai défi, cependant, est interne. L’armée algérienne, pilier du régime depuis 1962, voit son rôle contesté par une jeunesse qui ne comprend plus son obsession sécuritaire. Les jeunes Algériens ne veulent pas d’une armée qui passe son temps à surveiller les frontières : ils veulent une armée qui protège le pays, certes, mais qui participe aussi à son développement. Or, aujourd’hui, l’institution militaire reste un État dans l’État, opaque et peu redevable.
La crise malienne est un cas d’école. L’Algérie a tout intérêt à stabiliser le Mali, mais elle ne peut le faire seule. Elle a besoin de partenaires – l’Union africaine, l’ONU, les pays voisins – mais ceux-ci sont divisés. Surtout, elle doit éviter de tomber dans le piège de la militarisation à outrance, qui a déjà coûté si cher à l’Algérie pendant la décennie noire. La solution ? Une approche holistique, qui combine sécurité, développement économique et dialogue politique. Mais pour cela, il faudrait que l’Algérie accepte de repenser son modèle de gouvernance – ce qu’elle n’a, jusqu’ici, jamais vraiment fait.
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**Numérique et PME : le grand retard algérien**
Pourtant, le potentiel est énorme. Les PME algériennes, si elles étaient mieux protégées (comme le souligne Pascal Naudin de Kaspersky), pourraient devenir un moteur de croissance. Mais là encore, le système algérien étouffe l’innovation. Les entrepreneurs se heurtent à des obstacles kafkaïens : délais administratifs interminables, corruption, manque d’accès au crédit. Résultat : le secteur informel représente près de 50 % de l’économie, et les jeunes diplômés préfèrent l’exil à l’entrepreneuriat.
Le cas des 20 femmes togolaises formées au numérique est révélateur. Pourquoi le Togo, et pas l’Algérie ? Parce que le Togo, comme le Rwanda ou le Kenya, a compris que le numérique était une question de souveraineté. En formant des femmes aux métiers du digital, ces pays préparent l’avenir. L’Algérie, elle, reste prisonnière du passé : elle voit le numérique comme une menace (pour la sécurité, pour le contrôle social) plutôt que comme une opportunité.
La dépendance énergétique de la Tunisie envers l’Algérie est un autre symptôme de ce retard. Alors que la Tunisie peine à payer ses factures de gaz, l’Algérie pourrait tirer profit de cette situation en développant des partenariats gagnant-gagnant (énergies renouvelables, numérique, agro-industrie). Mais pour cela, il faudrait une vision stratégique – ce qui manque cruellement à Alger.
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