Revue de presse : Géopolitique Maghreb, Sites historiques Algérie, Politique étrangère Algérie…

**L’Algérie au miroir brisé de ses contradictions**

L’Algérie danse sur un volcan de paradoxes. Entre les gazoducs qui serpentent comme des veines de pouvoir à travers le Sahara, les élections qui ressemblent à des rituels vidés de leur substance, et les promesses d’une transition énergétique aussi urgente qu’inaboutie, le pays incarne une modernité schizophrène. Ces dix actualités, apparemment disparates, dessinent en réalité le portrait d’un État pris dans l’étau de ses propres mythes : celui d’une puissance régionale incontournable, d’une démocratie en marche, et d’une économie en voie de diversification. Pourtant, derrière les discours officiels et les annonces tonitruantes, se cache une réalité plus âpre – celle d’un système qui oscille entre la fuite en avant extractiviste et la tentation autoritaire, entre l’ouverture calculée au monde et le repli sécuritaire.

Ce qui frappe, c’est la cohérence involontaire de ces actualités. Elles révèlent une Algérie en quête d’un nouveau récit, mais incapable de s’affranchir des vieux démons. Le gaz, les armes, les urnes et les start-up agricoles ne sont que les facettes d’une même crise existentielle : comment passer d’une économie rentière à une société productive, sans renoncer au contrôle politique ? Comment jouer les médiateurs régionaux tout en verrouillant la scène intérieure ? Comment vendre une transition écologique à une population qui dépend encore à 90 % des hydrocarbures pour son électricité ?

**La guerre des gazoducs : quand l’énergie devient une arme géopolitique**

Le gazoduc Nigeria-Maroc, ce serpent de 5 660 km et 25 milliards de dollars, est bien plus qu’un projet énergétique. C’est une déclaration de guerre froide entre l’Algérie et le Maroc, une bataille pour le contrôle des flux d’hydrocarbures en Afrique de l’Ouest. Amina Benkhadra, directrice de l’ONHYM, parle d’ »accélérer les tronçons prioritaires » – une façon polie de dire que l’Algérie ne laissera pas le Maroc siphonner les ressources du Sahel sans réagir. Car derrière ce pipeline se joue une partie d’échecs régionale : qui alimentera l’Europe en gaz ? Qui dictera les prix ? Qui gagnera l’allégeance des pays africains ?

L’Algérie, avec son gazoduc Transsaharien (Nigeria-Algérie) et ses contrats avec l’Italie, tente de verrouiller son statut de fournisseur clé de l’UE. Mais le Maroc, soutenu par les États-Unis et Israël, mise sur son propre projet pour contourner l’Algérie et devenir le hub énergétique de l’Atlantique. Cette « guerre des tubes » est symptomatique d’une région où l’énergie est moins une question économique qu’un enjeu de souveraineté. Pourtant, cette rivalité a un coût : elle enferme les deux pays dans une logique de dépendance aux hydrocarbures, au moment même où l’Europe accélère sa transition vers les renouvelables.

Le paradoxe ? L’Algérie, qui mise sur son gaz pour financer sa transition énergétique, se retrouve piégée par sa propre stratégie. Plus elle exporte, plus elle retarde sa mue. Et plus elle retarde sa mue, plus elle devient vulnérable aux fluctuations des marchés. Comme le disait Frédéric Lordon, « le capitalisme rentier est un vampire qui se nourrit de sa propre hémorragie ».

**Élections et farce démocratique : le théâtre de l’absurde**

Les législatives anticipées de 2024 et la présidentielle à venir ressemblent à une pièce de Ionesco jouée en boucle. Les alliances entre partis ? Des mariages de raison, souvent éphémères. Les projets de politique étrangère ? Des vœux pieux. La campagne électorale ? Une « farce », selon certains observateurs. Youcef Aouchiche, secrétaire général du FFS, dépose sa candidature à la présidentielle – un geste symbolique, tant les jeux sont déjà faits.

L’Algérie pratique ce que Jacques Vergès appelait la « stratégie de rupture » : elle organise des élections pour donner l’illusion d’un processus démocratique, tout en verrouillant le système de l’intérieur. Les partis d’opposition, marginalisés, jouent le rôle de figurants dans un scénario écrit d’avance. Les médias officiels, eux, se contentent de relayer les communiqués du pouvoir, transformant la campagne en une litanie de slogans creux.

Pourtant, ces élections ne sont pas totalement dénuées de sens. Elles révèlent une société en tension, où la jeunesse – majoritaire – ne croit plus aux urnes, mais où le pouvoir a encore besoin de légitimité. Le vrai enjeu n’est pas qui gagnera, mais comment l’Algérie parviendra (ou non) à sortir de cette impasse. Car une démocratie sans alternance est une démocratie morte. Et une démocratie morte finit toujours par exploser.

**La transition énergétique : le grand mensonge vert**

L’Algérie se présente comme un champion des énergies renouvelables. Le CDER (Centre de Développement des Énergies Renouvelables) participe à des workshops internationaux, le pays affiche des objectifs ambitieux (15 000 MW de solaire d’ici 2035), et les discours officiels multiplient les références à la COP28. Pourtant, la réalité est cruelle : l’Algérie reste l’un des pays les plus dépendants aux hydrocarbures au monde.

Le mix énergétique algérien est un cas d’école de greenwashing institutionnel. D’un côté, on vante les mérites du solaire et de l’éolien. De l’autre, on signe des contrats pour exporter toujours plus de gaz vers l’Europe, tout en subventionnant massivement l’essence et l’électricité pour calmer la grogne sociale. Résultat : la transition énergétique algérienne ressemble à un train qui avance à deux vitesses – celle des discours, et celle des faits.

La COP28 a accouché d’un accord historique sur la « transition hors des énergies fossiles ». Mais pour l’Algérie, cette transition est un piège. Comment concilier la nécessité de réduire les émissions avec la dépendance aux revenus pétroliers ? Comment convaincre une population que le solaire est l’avenir, alors que les coupures d’électricité sont encore monnaie courante ? La réponse du pouvoir est simple : il ne le fait pas. Il préfère jouer la montre, en espérant que les prix du gaz resteront suffisamment hauts pour financer les promesses sociales.

Pourtant, le temps presse. L’Europe, premier client de l’Algérie, accélère sa transition. L’Italie, qui importe 40 % de son gaz d’Algérie, mise de plus en plus sur les renouvelables et le GNL américain. Si l’Algérie ne diversifie pas son économie maintenant, elle risque de se retrouver avec des infrastructures gazières obsolètes et une population appauvrie. Comme le disait Aurélien Barrau, « le pire n’est pas certain, mais l’inaction est criminelle ».

**Défense et entrepreneuriat : les deux visages de la souveraineté algérienne**

L’Algérie déploie un système de guerre électronique à 6 km de la frontière marocaine. Thales accélère la production de radars pour les systèmes SAMP/T. Le Maroc, de son côté, modernise sa défense aérienne. Cette course aux armements n’est pas seulement une question de sécurité – c’est une lutte pour la suprématie régionale.

Mais cette militarisation a un coût. L’Algérie dépense des milliards en équipements militaires (elle est le premier importateur d’armes en Afrique), alors que son système éducatif et ses infrastructures civiles sont en crise. Cette priorité donnée à la défense révèle une peur profonde : celle de perdre le contrôle, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Pourtant, l’Algérie tente aussi de se réinventer par l’innovation. Le Salon AgriTech Expo, avec ses 12 000 visiteurs, montre une volonté de moderniser l’agriculture, un secteur clé pour l’emploi et la sécurité alimentaire. Mais là encore, les contradictions apparaissent. Comment promouvoir l’entrepreneuriat agricole dans un pays où l’accès au crédit est verrouillé par les banques publiques ? Comment attirer les investisseurs étrangers quand les procédures administratives sont kafkaïennes ?

L’Algérie oscille entre deux modèles : celui de la forteresse (armée, contrôle des frontières, verrouillage politique) et celui de l’ouverture (start-up, partenariats internationaux, innovation). Le problème, c’est que ces deux modèles sont incompatibles. On ne peut pas à la fois verrouiller la société et espérer qu’elle innove.

**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**

L’Algérie de 2025 est un pays en équilibre instable. Elle a les moyens de devenir une puissance régionale majeure – grâce à ses ressources, sa position géostratégique et sa jeunesse. Mais elle est aussi prisonnière de ses propres contradictions.

Trois scénarios se dessinent :

1. Le scénario de la fuite en avant : L’Algérie continue à miser sur les hydrocarbures, tout en organisant des élections sans enjeu et en réprimant les voix dissidentes. Elle devient un fournisseur de gaz de second rang pour l’Europe, tandis que sa population s’appauvrit et que sa jeunesse fuit le pays. La transition énergétique est reportée sine die, et le pays sombre dans une crise sociale et politique.

2. Le scénario de la rupture autoritaire : Face à la grogne sociale, le pouvoir durcit sa ligne. Les élections deviennent une mascarade totale, la répression s’intensifie, et l’Algérie se referme sur elle-même. Elle se tourne vers la Russie et la Chine pour contourner les sanctions occidentales, mais perd toute crédibilité sur la scène internationale. La transition énergétique est sacrifiée sur l’autel de la stabilité politique.

3. Le scénario de la révolution silencieuse : L’Algérie parvient à diversifier son économie, grâce à un plan Marshall des énergies renouvelables et à une ouverture contrôlée aux investissements étrangers. Les élections deviennent plus transparentes, les partis d’opposition sont intégrés au jeu politique, et le pays se positionne comme un leader de la transition écologique en Afrique. Ce scénario suppose une volonté politique forte – et une rupture avec le modèle rentier.

Lequel de ces scénarios l’emportera ? Tout dépendra de la capacité de l’Algérie à surmonter ses peurs. Peur de perdre le contrôle politique. Peur de renoncer aux revenus faciles des hydrocarbures. Peur de laisser sa jeunesse s’exprimer.

Une chose est sûre : l’Algérie ne peut plus se contenter de demi-mesures. Soit elle ose la rupture, soit elle sombre dans l’immobilisme. Et dans un monde en crise climatique et géopolitique, l’immobilisme est une forme de suicide.

Comme le disait George Steiner, « le futur n’est pas une promesse, mais une menace ». L’Algérie a les cartes en main

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