L’Algérie, traditionnellement perçue comme un pays d’émigration, voit son paysage migratoire évoluer depuis une décennie. Selon l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, cette transformation s’accompagne de nouveaux défis pour le système de santé, notamment en matière de santé mentale. Les données récentes révèlent une hausse des demandes de prise en charge psychologique parmi les populations immigrées, un phénomène encore peu documenté dans le débat public.
Une pression croissante sur les structures sanitaires
Les centres hospitalo-universitaires (CHU) d’Alger, Oran et Constantine, principaux pôles d’accueil des migrants, enregistrent une augmentation des consultations liées à des troubles anxio-dépressifs. L’Observatoire souligne que 18 % des patients reçus dans les unités de psychiatrie de ces établissements en 2024 sont des étrangers, contre 8 % en 2019. Parmi eux, les ressortissants subsahariens représentent près de 60 % des cas, suivis par les Syriens et les Yéménites.
Cette tendance s’explique en partie par les conditions précaires d’installation. Beaucoup de migrants, en situation irrégulière ou en attente de régularisation, vivent dans des logements insalubres ou des camps informels, comme celui de Tamanrasset. L’isolement, la barrière linguistique et les difficultés d’accès aux soins aggravent leur vulnérabilité psychologique. « Les traumatismes pré-migratoires, liés aux violences ou aux persécutions, se combinent aux stress post-migratoires, comme la peur de l’expulsion ou l’exploitation au travail », explique le Dr. Fatima Zohra Benbrahim, psychiatre au CHU Mustapha Pacha d’Alger.
Un système de santé en quête d’adaptation
Face à cette réalité, les autorités sanitaires peinent à proposer des réponses adaptées. Le ministère de la Santé a lancé en 2023 un plan national de santé mentale, mais son volet dédié aux migrants reste flou. Les associations, comme le Croissant-Rouge algérien ou SOS Migrants, pallient partiellement ces lacunes en organisant des cellules d’écoute et des ateliers de sensibilisation. Cependant, leurs moyens limités ne permettent pas de couvrir l’ensemble des besoins.
Un autre obstacle réside dans la formation des professionnels de santé. Peu de médecins ou d’infirmiers sont formés à la prise en charge des traumatismes spécifiques aux migrants. « Nous manquons de traducteurs assermentés et de protocoles clairs pour évaluer les troubles psychiques dans un contexte interculturel », reconnaît un responsable du CHU de Blida. Cette carence entraîne parfois des diagnostics erronés ou des traitements inadaptés.
Enjeux économiques et sociaux
L’impact de cette situation dépasse le cadre médical. Selon l’Observatoire, les troubles mentaux non traités chez les migrants peuvent freiner leur intégration professionnelle et sociale, aggravant leur dépendance aux aides humanitaires. À long terme, cela risque de peser sur les finances publiques, déjà sous tension. Le coût annuel de la prise en charge des migrants en psychiatrie est estimé à 1,2 milliard de dinars, un montant qui pourrait doubler d’ici 2027 si aucune mesure n’est prise.
Par ailleurs, la stigmatisation des migrants souffrant de troubles psychiques alimente les tensions dans certains quartiers. À Bab Ezzouar ou à Hussein Dey, des incidents ont été signalés entre riverains et migrants, souvent liés à des incompréhensions ou à des préjugés. « La santé mentale est un sujet tabou en Algérie, et encore plus quand il s’agit de populations étrangères », note un sociologue de l’Université d’Alger.
Pistes pour une meilleure prise en charge
Plusieurs pistes sont évoquées pour améliorer la situation. La première consiste à renforcer les partenariats entre le ministère de la Santé et les organisations internationales, comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Ces acteurs pourraient financer des programmes de formation et fournir des outils d’évaluation adaptés.
Une autre solution réside dans la création de centres spécialisés, à l’image du projet pilote lancé à Annaba en 2024. Ce centre, dédié aux migrants, propose des consultations gratuites, un accompagnement juridique et des ateliers d’intégration. Son succès dépendra toutefois de sa capacité à être dupliqué dans d’autres wilayas.
Enfin, une approche communautaire pourrait être développée, en impliquant les migrants eux-mêmes dans la prévention et l’orientation. Des médiateurs culturels, formés parmi les diasporas, pourraient faciliter le dialogue entre les patients et les soignants. « Il faut sortir de la logique de l’urgence pour construire un système durable », plaide un responsable de l’Observatoire.
L’Algérie se trouve à un tournant. La gestion de la santé mentale des migrants n’est pas seulement une question humanitaire, mais aussi un enjeu de cohésion sociale et de stabilité économique. Sans une réponse coordonnée, le risque est de voir ces défis s’aggraver, avec des conséquences difficiles à inverser.