L’armée algérienne s’ouvre aux femmes sous Tebboune

Le 4 novembre 2015, le Carnegie Endowment for International Peace publiait une étude intitulée « Femmes dans le « sanctuaire des hommes » : Le chemin vers l’égalité dans l’armée algérienne ». Dix ans plus tard, cette question reste d’actualité, mais les lignes bougent. Sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, l’institution militaire algérienne, longtemps perçue comme un bastion masculin, intègre progressivement des femmes à des postes clés. Une évolution qui interroge les mentalités et les structures d’un secteur encore marqué par les stéréotypes de genre.

Des pionnières dans un monde d’hommes
En 2023, l’armée nationale populaire (ANP) a franchi une étape symbolique en nommant la première femme générale de brigade, Fatima Zohra Ardjoune, à la tête d’un service logistique. Cette promotion, confirmée par l’agence officielle APS, marque un tournant. Ardjoune, médecin de formation, avait déjà dirigé l’hôpital militaire de Constantine avant d’être élevée au grade de général. Son parcours illustre une tendance : les femmes algériennes investissent des domaines traditionnellement réservés aux hommes, comme la santé militaire, l’ingénierie ou le renseignement.

D’après le ministère de la Défense nationale, les effectifs féminins dans l’ANP ont augmenté de 30 % entre 2019 et 2024. Elles représentent aujourd’hui environ 8 % des 130 000 militaires, un chiffre encore modeste mais en progression. Les écoles de formation, comme l’Académie militaire interarmes de Cherchell, accueillent désormais des cadettes dans des filières autrefois fermées, telles que l’artillerie ou les transmissions.

Des résistances persistantes
Malgré ces avancées, les obstacles restent nombreux. L’étude du Carnegie Endowment soulignait déjà en 2015 les défis culturels et structurels : « Les femmes officiers font face à des attentes contradictoires, entre performance professionnelle et conformité aux normes sociales traditionnelles. » Un constat partagé par le colonel à la retraite Mohamed Benali, interrogé par El Watan en 2024 : « Certains officiers supérieurs voient encore d’un mauvais œil l’arrivée des femmes dans des unités opérationnelles. Le changement prend du temps. »

Les témoignages de femmes militaires, recueillis par TSA en 2023, révèlent des réalités contrastées. Certaines évoquent un environnement professionnel « globalement respectueux », tandis que d’autres décrivent des remarques sexistes ou des promotions ralenties. « On nous teste sans cesse, comme si notre légitimité devait être prouvée en permanence », confie une lieutenante sous couvert d’anonymat.

Un cadre légal en évolution
La loi algérienne encadre depuis 2006 l’accès des femmes aux forces armées, mais son application reste inégale. Le décret présidentiel de 2021, signé par Tebboune, a élargi les possibilités d’engagement féminin dans des spécialités jusqu’alors exclues, comme les unités de combat. « C’est une reconnaissance de leur rôle dans la défense nationale », analyse la juriste Amel Bouderbala, citée par Liberté en 2022.

Pourtant, des lacunes subsistent. Les femmes militaires n’ont toujours pas accès à certaines écoles d’élite, comme l’École supérieure de guerre. De plus, les congés maternité et les aménagements de carrière pour les mères restent des sujets sensibles. « L’armée algérienne doit adapter ses structures aux réalités familiales, sans quoi elle perdra des talents », estime la sociologue Dalila Iamarene-Djerbal, auteure d’une étude sur les femmes dans les institutions sécuritaires.

Un modèle pour la société ?
L’intégration des femmes dans l’ANP dépasse le cadre militaire. Elle reflète une volonté politique de moderniser les institutions algériennes, dans un contexte marqué par les revendications féministes. En 2023, le président Tebboune a salué « le rôle croissant des femmes dans la construction de l’Algérie nouvelle », lors d’une cérémonie à la Présidence. Des propos qui contrastent avec les discours conservateurs de certains courants religieux, hostiles à la mixité dans les espaces professionnels.

Les associations de défense des droits des femmes, comme Femmes Algériennes pour un Changement vers l’Égalité (FACE), voient dans ces avancées un levier pour faire évoluer les mentalités. « Si l’armée, symbole de virilité, accepte les femmes, c’est un signal fort pour le reste de la société », déclare leur porte-parole, Samia Zennadi, dans un entretien accordé à El Khabar en 2024.

Des défis à relever
Pour consolider cette dynamique, plusieurs chantiers s’imposent. D’abord, la formation des cadres militaires aux questions de genre, comme le recommandait déjà le Carnegie Endowment en 2015. Ensuite, l’amélioration des conditions de travail pour les femmes, avec des infrastructures adaptées (crèches, logements) et des politiques de lutte contre les discriminations. Enfin, une communication plus transparente sur les parcours féminins dans l’ANP, afin de briser les stéréotypes.

L’Algérie n’est pas un cas isolé. Des pays comme la Tunisie ou le Maroc ont également engagé des réformes pour féminiser leurs armées, avec des résultats variables. Mais l’exemple algérien se distingue par son ampleur et sa rapidité. « Nous ne partons pas de zéro, mais nous avons encore du chemin à parcourir », résume un haut gradé de l’ANP, sous couvert d’anonymat.

En dix ans, l’armée algérienne a franchi des étapes importantes. Reste à savoir si cette évolution se traduira par une égalité réelle, ou si elle restera cantonnée à des symboles. Une chose est sûre : les femmes militaires algériennes ne veulent plus être des exceptions, mais des actrices à part entière de la défense du pays.

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