Les éborgnés du Hirak face à l’abandon

Le mouvement de protestation populaire algérien, connu sous le nom de Hirak, a marqué l’histoire récente du pays par son ampleur et sa persistance. Depuis février 2019, des millions de citoyens ont défilé dans les rues pour réclamer un changement politique profond. Pourtant, derrière les slogans et les banderoles, une réalité plus sombre se dessine : celle des blessés, notamment ceux qui ont perdu un œil lors des manifestations. Selon Courrier international, ces « éborgnés du Hirak » expriment aujourd’hui un profond désarroi, entre sentiment d’abandon et difficultés à obtenir justice.

Des blessures invisibles mais durables

Les conséquences de ces blessures vont bien au-delà de la perte physique. Samir Belarbi, par exemple, a dû abandonner ses études d’informatique et peine à trouver un emploi stable. « Personne ne veut embaucher un borgne », confie-t-il. D’autres victimes rapportent des difficultés à se réinsérer socialement, aggravées par le manque de soutien institutionnel. Les hôpitaux publics, souvent saturés, peinent à offrir des soins adaptés, tandis que les prothèses oculaires, coûteuses, restent inaccessibles pour la majorité des victimes.

Une justice en suspens

Le cas de Walid Nekkiche, un autre éborgné du Hirak, illustre cette impasse. Après avoir perdu son œil lors d’une manifestation à Oran en mars 2020, il a déposé plainte contre les forces de l’ordre. Pourtant, plus d’un an après, son dossier n’a toujours pas abouti. « On nous ignore, comme si nos vies ne comptaient pas », déclare-t-il. Les associations de défense des droits de l’homme, comme la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), dénoncent cette inertie et appellent à des enquêtes indépendantes.

Un mouvement fragilisé par la répression

Pourtant, malgré les difficultés, certains refusent de baisser les bras. Des collectifs de victimes se sont formés pour mutualiser leurs efforts et faire pression sur les autorités. « Nous ne voulons pas être oubliés », explique Amina, une manifestante blessée à Béjaïa. Ces groupes organisent des sit-in devant les tribunaux, interpellent les médias et tentent de sensibiliser l’opinion publique. Leur objectif : obtenir réparation et empêcher que de nouvelles violences ne se reproduisent.

L’Algérie face à ses responsabilités

Pour l’instant, les réponses restent insuffisantes. Les promesses de compensation financière, lorsqu’elles existent, sont jugées dérisoires par les victimes. « On nous offre des miettes alors que nous avons tout perdu », s’indigne Samir Belarbi. Les associations réclament des mesures concrètes : des enquêtes transparentes, des indemnisations justes et un accès gratuit aux soins.

Le désarroi des éborgnés du Hirak rappelle que les cicatrices de la répression ne disparaissent pas avec le temps. Elles restent, visibles ou non, comme un rappel des sacrifices consentis par une génération qui a cru au changement. Pour l’Algérie, l’enjeu est désormais de savoir si elle saura reconnaître ces blessures ou si elle choisira de les ignorer, au risque de creuser un peu plus le fossé entre le pouvoir et la société.

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