Revue de presse : Exportations Algérie, Journalisme Algérie, Emploi jeunes Algérie…

**L’Algérie, ou l’art de danser sur un volcan en costume trois-pièces**

L’Algérie contemporaine est un pays de contrastes si violents qu’ils en deviennent une méthode de gouvernement. Les actualités de ces dernières semaines dessinent une carte où se superposent, sans jamais se rencontrer, les ambitions géoéconomiques, les crispations identitaires, les sursauts créatifs et les blocages structurels. Comme si le pays avançait en crabe, un œil rivé sur ses ressources naturelles, l’autre sur ses fractures historiques, tandis que ses élites oscillent entre le désir de modernité et la peur de perdre le contrôle.

Ce qui frappe, c’est la coexistence de deux temporalités : celle, lente et lourde, des institutions et des rentrées budgétaires (hydrocarbures, ciment, safran), et celle, frénétique et désordonnée, des jeunes, des artistes, des entrepreneurs et des footballeurs – ces derniers étant souvent les seuls à pouvoir exprimer, par procuration, ce que la société civile murmure. Entre les deux, un État qui joue les arbitres, distribuant les coups de sifflet et les cartons rouges selon des règles qu’il est le seul à maîtriser.

**L’économie algérienne : exporter ou étouffer ?**

L’Algérie veut exporter. C’est son nouveau mantra, après des décennies de dépendance aux hydrocarbures. Les cargaisons de Sétif, les ambitions en RDC, les défis du ciment : tout cela sent la diversification forcée, presque désespérée. Le problème ? L’économie algérienne reste prisonnière d’un paradoxe : elle a les moyens de ses ambitions (un marché intérieur de 45 millions d’habitants, des ressources minières, une main-d’œuvre qualifiée), mais pas les structures pour les réaliser.

Prenons le cas du safran : l’Algérie mise sur cet « or rouge » pour redynamiser ses zones rurales. Belle idée, sauf que la culture du safran exige des investissements longs, une logistique fine et une stabilité juridique – trois éléments qui font défaut. Même chose pour le CKD (Completely Knocked Down) de Stellantis à Oran : l’usine tourne, mais combien de temps avant que les pièces détachées ne deviennent un goulot d’étranglement ? L’Algérie rêve de devenir un hub industriel, mais elle reste dépendante des importations pour ses intrants. Exporter, oui, mais avec quoi ?

La réponse se niche peut-être dans l’innovation. Le cluster d’IA et de cybersécurité inauguré à Alger, les Cyber Security Days organisés par Djezzy : voilà des signes encourageants. Mais là encore, le système bancaire algérien, verrouillé par des réglementations archaïques, peine à financer les start-ups. Les textes sur l’accès des jeunes entreprises aux marchés publics sont annoncés… mais quand seront-ils appliqués ? L’Algérie a les cerveaux, mais pas les capitaux. Elle a les idées, mais pas les institutions pour les porter.

**La jeunesse algérienne : entre emploi subventionné et exil des talents**

Le gouvernement algérien a adopté une « feuille de route » pour intégrer les jeunes recrutés via le DAIP (Dispositif d’Aide à l’Insertion Professionnelle). Une mesure nécessaire, mais qui ressemble à un emplâtre sur une jambe de bois. Le DAIP, c’est l’emploi subventionné version algérienne : des contrats précaires, souvent dans l’administration, qui masquent mal le chômage structurel des moins de 30 ans (officiellement 29%, officieusement bien plus).

Pourtant, il y a des lueurs. Stellantis à Oran, les start-ups en cybersécurité, la culture du safran : ces initiatives montrent que des jeunes Algériens veulent construire, innover, produire. Mais ils se heurtent à un mur : celui d’un système qui préfère les emplois publics (stables, mais improductifs) aux emplois privés (risqués, mais créateurs de valeur).

Le football illustre cette tension à merveille. L’équipe nationale est un exutoire politique et identitaire : quand les stades chantent « Un, deux, trois, vive l’Algérie ! », c’est aussi une façon de dire « On existe, malgré tout ». Mais derrière les victoires, il y a la réalité des centres de formation sous-équipés, des jeunes talents qui partent en Europe dès 18 ans, et des clubs qui survivent grâce aux subventions de l’État. Le football algérien est un miroir grossissant de la société : brillant en surface, fragile en profondeur.

**La culture et le journalisme : résister dans les interstices**

Boualem Sansal, gracié après une mobilisation internationale, incarne à lui seul les contradictions de la scène intellectuelle algérienne. Son dernier livre, La Légende, est un réquisitoire contre le pouvoir, mais aussi un témoignage sur la peur qui étouffe la création. Sansal a été emprisonné, puis libéré sous pression étrangère (merci, Berlin) : cela en dit long sur la fragilité des artistes en Algérie.

Le journalisme, lui, tente de se réinventer. Les podcasts, présentés comme une alternative aux médias traditionnels (souvent aux ordres), gagnent du terrain. Mais le vrai défi reste le même : comment parler de la décennie noire sans tomber dans le révisionnisme ou l’autocensure ? Le « vrai faux tabou » littéraire dont parlent les médias algériens est révélateur : on peut évoquer les années 1990, mais à condition de ne pas nommer les responsables, de ne pas creuser les causes, de ne pas tirer de leçons politiques.

La culture amazighe, elle, est à la fois célébrée et instrumentalisée. Les plats traditionnels de l’Aïd, le msemen d’Oran : ces symboles sont brandis comme des marqueurs identitaires, mais rarement comme des leviers économiques. L’Algérie aime ses traditions, à condition qu’elles restent folkloriques et non subversives.

**Santé et innovation : deux urgences, zéro coordination**

Les hôpitaux algériens manquent de masques et de surblouses. La crise sanitaire est passée, mais ses séquelles restent : un système de santé sous-financé, des médecins qui fuient à l’étranger, des patients qui se tournent vers le privé ou la médecine traditionnelle. Pendant ce temps, l’Algérie inaugure son premier cluster d’IA. Drôle de paradoxe : un pays qui peine à soigner ses citoyens mise sur les technologies de pointe.

Pourquoi cette schizophrénie ? Parce que l’innovation, en Algérie, est un outil de prestige, pas de transformation sociale. Les Cyber Security Days attirent les investisseurs étrangers, mais combien de PME algériennes en profiteront ? L’IA et la cybersécurité sont des secteurs d’avenir, mais sans une réforme profonde du système éducatif et bancaire, ils resteront des vitrines sans contenu.

**Le football, miroir des fractures algéro-marocaines**

« On parle le même dialecte, on a la même culture, on se ressemble » : cette phrase, prononcée par un joueur algérien à propos du Maroc, résume à elle seule la complexité des relations maghrébines. Le football est le seul espace où l’Algérie et le Maroc peuvent se parler sans intermédiaire. Pourtant, dès que la politique s’en mêle, les frontières se referment.

La récente polémique sur l’accord franco-algérien de 1968, relancée par le RN français, montre à quel point l’histoire coloniale reste un champ de mines. L’Algérie utilise le football comme une arme diplomatique (voir les victoires de l’équipe nationale comme des victoires politiques), mais elle refuse toute remise en question de son récit national. Le stade est un exutoire, pas un lieu de débat.

**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**

L’Algérie est un pays trop riche pour échouer, trop rigide pour réussir. Ses atouts sont immenses : une jeunesse éduquée, des ressources naturelles, une diaspora dynamique, une position géostratégique. Mais ses blocages sont tout aussi impressionnants : un État omniprésent mais inefficace, une économie de rente qui étouffe l’innovation, une société civile muselée mais inventive.

Trois scénarios pour l’avenir :

1. Le scénario « Diversification contrôlée » : L’Algérie parvient à exporter davantage (ciment, safran, produits industriels), mais sans toucher aux équilibres politiques. Les jeunes trouvent des emplois subventionnés, les artistes sont tolérés tant qu’ils ne dérangent pas, et le football reste le seul espace de liberté. Un statu quo étouffant, mais stable.

2. Le scénario « Explosion créative » : Les start-ups algériennes percent à l’international, les écrivains comme Sansal deviennent des figures incontournables, et le système bancaire se réforme sous la pression des entrepreneurs. Une Algérie qui mise sur ses talents, au risque de bousculer l’ordre établi.

3. Le scénario « Crise systémique » : Le chômage des jeunes explose, les hôpitaux s’effondrent, et les tensions sociales se radicalisent. Le pouvoir répond par la répression, tandis que la diaspora algérienne devient un contre-pouvoir. Un scénario à la libanaise, où l’État perd le monopole de la violence symbolique.

Lequel de ces scénarios l’emportera ? Tout dépendra de la capacité de l’Algérie à transformer ses contradictions en dynamiques. Pour l’instant, le pays avance en crabe. Mais un crabe, après tout, peut finir par atteindre la mer.

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