La Cour d’Alger a confirmé cette semaine la peine de sept ans de prison ferme prononcée contre Christophe Gleizes, un consultant français accusé d’avoir mené des « actes hostiles » envers l’État algérien. Le verdict, rendu en appel, intervient dans un climat de tensions persistantes autour de la question kabyle et relance le débat sur les limites de la liberté d’expression en Algérie.
Le 3 décembre 2025, la chambre criminelle de la Cour d’Alger a rejeté le recours de la défense de Gleizes, maintenant la condamnation initiale prononcée en première instance. Selon l’acte d’accusation, consulté par l’Opinion, le Français est poursuivi pour « atteinte à la sécurité de l’État », « intelligence avec des parties étrangères » et « incitation à des rassemblements non autorisés ». Les charges reposent sur des échanges présumés avec des militants du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), classé comme organisation terroriste par Alger en 2021.
Gleizes, ancien consultant pour des ONG internationales, a toujours nié ces accusations. Son avocat, Me Mustapha Bouchachi, a dénoncé lors de l’audience un « procès politique » et une « instrumentalisation de la justice ». « Mon client n’a fait que documenter des violations des droits humains en Kabylie, une activité couverte par le droit international », a-t-il déclaré à la presse après le verdict. La défense a également pointé des irrégularités dans la procédure, notamment l’absence de traduction officielle des documents en français, une langue que Gleizes maîtrise mal.
La crise kabyle en toile de fond
Le procès de Christophe Gleizes s’inscrit dans un contexte de durcissement des autorités algériennes envers les mouvements autonomistes kabyles. Depuis 2021, le MAK et le Rachad, un autre groupe d’opposition, sont considérés comme des organisations terroristes. Plusieurs de leurs membres ont été arrêtés ou condamnés à de lourdes peines, dont le militant Fethi Ghares, dont le procès a été reporté à plusieurs reprises. Ghares, figure du Hirak, est accusé de « complot contre la sécurité de l’État » et risque jusqu’à 20 ans de prison.
Selon La Croix, qui a suivi les audiences, les débats ont souvent dévié vers des questions plus larges sur la gestion de la crise kabyle. Des témoins ont évoqué des « pressions systématiques » sur les militants et des « restrictions arbitraires » aux libertés d’expression et de réunion. Un expert en droit international, cité par le journal, a estimé que « les accusations portées contre Gleizes reposent sur des interprétations extensives des lois antiterroristes, qui pourraient dissuader les observateurs étrangers de travailler sur l’Algérie ».
Réactions internationales et locales
La condamnation de Gleizes a suscité des réactions contrastées. Amnesty International a qualifié le verdict de « coup porté à la liberté d’expression » et a appelé à sa libération immédiate. « Ce procès envoie un message clair : toute personne, algérienne ou étrangère, qui documente des violations des droits humains en Algérie s’expose à des représailles », a déclaré l’ONG dans un communiqué.
À Alger, les autorités ont défendu la décision de la justice. Le ministère des Affaires étrangères a rappelé que « l’Algérie est un État souverain qui applique ses lois sans ingérence extérieure ». Dans un entretien accordé à l’APS, un haut responsable judiciaire a souligné que « les actes de Gleizes dépassaient le cadre du simple travail journalistique ou humanitaire » et qu’ils « s’inscrivaient dans une stratégie de déstabilisation ».
Sur le plan local, les avis sont partagés. Certains citoyens, interrogés par Algerie360, estiment que la justice a agi « pour protéger la stabilité du pays ». D’autres, comme le collectif Riposte Internationale, y voient une « nouvelle preuve de la répression systématique contre les voix dissidentes ». Wafia Tidjani, une militante condamnée à cinq ans de prison ferme en avril 2026 pour « outrage aux institutions », est souvent citée comme exemple de cette tendance.
Un dossier qui divise la classe politique
Le cas Gleizes a également révélé des divisions au sein de la classe politique algérienne. Le Front des Forces Socialistes (FFS), un parti historique de Kabylie, a appelé à une « révision des lois antiterroristes » pour éviter leur « usage abusif ». « Ces textes sont trop vagues et laissent une marge d’interprétation dangereuse », a déclaré un député du FFS à Maghreb Émergent. À l’inverse, le Rassemblement National Démocratique (RND), proche du pouvoir, a salué « une décision courageuse qui protège l’Algérie des ingérences étrangères ».
Le président Abdelmadjid Tebboune n’a pas commenté directement l’affaire, mais lors d’un discours récent, il a insisté sur la nécessité de « préserver la sécurité nationale face aux menaces extérieures et intérieures ». Cette position reflète celle du chef d’état-major de l’armée, le général Saïd Chengriha, qui a récemment mis en garde contre « les tentatives de division du pays ».
Prochaines étapes
La défense de Gleizes a annoncé son intention de saisir la Cour suprême, dernière instance judiciaire en Algérie. « Nous allons contester la légalité de la procédure et demander un réexamen du dossier », a indiqué Me Bouchachi. En parallèle, des ONG internationales envisagent de porter l’affaire devant les mécanismes de protection des droits humains de l’ONU.
Pour les observateurs, le sort de Gleizes pourrait influencer d’autres dossiers sensibles, comme celui de Fethi Ghares ou des militants du Hirak toujours emprisonnés. « Ce procès est un test pour l’indépendance de la justice algérienne », estime un juriste algérien, qui a requis l’anonymat. « Soit il marque un tournant vers plus de transparence, soit il confirme une tendance à l’instrumentalisation politique des tribunaux. »
En attendant, Christophe Gleizes reste détenu à la prison d’El-Harrach, dans l’attente d’un éventuel pourvoi en cassation. Son cas rappelle celui d’autres étrangers condamnés en Algérie pour des motifs similaires, comme le journaliste français Hervé Le Corre, expulsé en 2023 après avoir été accusé d’« espionnage ». Une affaire qui, comme celle de Gleizes, interroge sur les limites de la coopération internationale et le respect des droits fondamentaux en Algérie.