Alger maintient le verrou frontalier avec Rabat

L’Algérie a réaffirmé cette semaine son refus catégorique de rouvrir les frontières terrestres avec le Maroc, une position relayée par le quotidien Al Moudjahid et confirmée par des sources gouvernementales. Plus de douze ans après leur fermeture en 2013, les postes-frontières entre les deux pays restent scellés, malgré les appels répétés de Rabat à une normalisation des échanges.

Selon Al Moudjahid, la décision algérienne s’appuie sur trois motifs principaux. D’abord, la question du Sahara occidental, où Alger soutient le Front Polisario, tandis que Rabat défend son plan d’autonomie sous souveraineté marocaine. Ensuite, les tensions liées aux accusations algériennes de « manœuvres déstabilisatrices » attribuées au Maroc, notamment après l’affaire des logiciels espions Pegasus en 2021. Enfin, la crainte d’une infiltration de trafics illicites, citée par les autorités algériennes comme un risque sécuritaire majeur.

Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a déclaré en août 2025 que « la réouverture des frontières ne saurait être unilatérale ni soumise à des pressions extérieures ». Une allusion à peine voilée aux pressions européennes, qui lient souvent la question migratoire à la coopération avec les pays du Maghreb. L’Algérie, qui a expulsé plus de 28 000 migrants vers le Niger en 2025 selon Hespress, refuse de servir de « gendarme » pour l’UE, comme l’a souligné le président Abdelmadjid Tebboune lors d’un discours à Oran.

Un dossier économique en suspens

La fermeture des frontières pèse sur les échanges commerciaux. En 2024, le volume des échanges entre l’Algérie et le Maroc a chuté à moins de 200 millions de dollars, contre près d’un milliard avant 2013, selon les données de la Douane algérienne. Les secteurs les plus touchés sont l’agroalimentaire, les matériaux de construction et les produits pharmaceutiques, contraints de transiter par des pays tiers comme la Tunisie ou l’Espagne.

Les entreprises algériennes, comme le groupe Cevital, ont dû revoir leurs stratégies logistiques. Son PDG, Issad Rebrab, a récemment évoqué des surcoûts de 30 % pour l’exportation vers l’Afrique de l’Ouest, en raison des détours imposés par la fermeture des frontières. À l’inverse, le Maroc, qui mise sur le port de Tanger Med, a renforcé ses liens avec l’Afrique subsaharienne, privant l’Algérie d’un accès direct à ces marchés.

La carte énergétique comme levier

Dans ce contexte, Alger joue la carte de ses ressources gazières pour consolider ses alliances. En août 2025, la compagnie nationale Sonatrach a signé un accord avec les États-Unis pour augmenter ses exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Europe, en réponse à la baisse des livraisons russes. Bladi.net a révélé que cette manœuvre visait aussi à contrer l’influence marocaine, qui mise sur le gazoduc Nigeria-Maroc pour approvisionner l’Europe.

Le ministre de l’Énergie, Mohamed Arkab, a précisé que « l’Algérie reste un partenaire fiable, contrairement à d’autres pays de la région dont les projets gaziers sont encore incertains ». Une référence claire au gazoduc transsaharien, longtemps bloqué par des tensions entre l’Algérie et le Nigeria, mais relancé en 2024 avec le soutien de l’Union africaine.

La sécurité comme priorité

La coopération sécuritaire algérienne s’est recentrée sur des partenariats avec la Tunisie et la Libye, comme l’a rapporté L’Expression en octobre 2025. Le général Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), a supervisé des manœuvres conjointes avec la Tunisie pour lutter contre les groupes armés aux frontières. Ces exercices, baptisés « Aube du Maghreb », ont mobilisé plus de 5 000 soldats et des drones de surveillance.

Pour Alger, la frontière avec le Maroc reste une zone sensible. En 2023, les services de renseignement algériens ont démantelé un réseau de contrebande d’armes en provenance du Maroc, selon un rapport du ministère de la Défense. Les autorités algériennes craignent aussi une infiltration de groupes terroristes via les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, où le contrôle marocain est jugé « laxiste » par les responsables algériens.

Une normalisation improbable à court terme

Les médiations internationales n’ont pas abouti. En octobre 2025, la Russie a proposé une résolution du conflit au Sahara occidental sous l’égide de l’ONU, mais sans succès. Jeune Afrique a indiqué que l’Algérie avait rejeté toute solution qui ne reconnaîtrait pas le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, une ligne rouge pour Alger.

Sur le plan diplomatique, l’Algérie a renforcé ses liens avec l’Afrique du Sud et le Nigeria, deux pays qui soutiennent le Polisario. En septembre 2025, le président Tebboune a effectué une visite officielle à Pretoria, où il a signé des accords de coopération militaire et énergétique. Une manière de contourner l’isolement régional imposé par le Maroc, qui a rallié plusieurs pays africains à sa cause, comme la Côte d’Ivoire et le Rwanda.

Les conséquences pour les populations

Les familles séparées par la frontière paient le prix de cette crise. Plus de 50 000 Algériens et Marocains, originaires des régions frontalières comme Oujda et Tlemcen, sont privés de contacts directs depuis 2013. Les mariages mixtes, autrefois fréquents, sont désormais soumis à des visas difficiles à obtenir. Les associations de défense des droits humains, comme la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), dénoncent une « violation du droit à la libre circulation ».

Les commerçants informels, qui vivaient du trafic transfrontalier, ont dû se reconvertir. À Maghnia, ville algérienne frontalière, le taux de chômage a atteint 35 % en 2025, selon les chiffres de l’Office national des statistiques (ONS). Les marchés locaux, autrefois approvisionnés en produits marocains à bas prix, souffrent de la pénurie et de la hausse des coûts.

Une équation géopolitique complexe

L’Algérie semble déterminée à maintenir sa position, malgré les coûts économiques et humains. Pour le politologue algérien Rachid Grim, « la question des frontières est devenue un symbole de souveraineté pour Alger, au même titre que le Sahara occidental ». Une analyse partagée par le chercheur marocain Hassan Aourid, qui estime que « les deux pays sont engagés dans une guerre froide qui dépasse le cadre bilatéral ».

Dans l’immédiat, aucune avancée n’est attendue. Les prochains mois pourraient même voir une escalade verbale, à l’approche du sommet de l’Union africaine en 2026, où la question du Sahara occidental sera de nouveau débattue. Pour l’Algérie, la priorité reste de préserver ses intérêts stratégiques, quitte à prolonger un statu quo qui pèse sur toute la région.

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