L’Algérie ajuste sa stratégie énergétique en réponse aux tensions géopolitiques qui secouent le marché du gaz de pétrole liquéfié (GPL). Selon des sources proches de Sonatrach, le groupe pétrolier national a récemment accéléré ses livraisons vers l’Asie, une région en pleine expansion pour les énergies fossiles, alors que le détroit d’Ormuz, voie cruciale pour les exportations moyen-orientales, traverse une période d’instabilité. Cette réorientation, confirmée par Agenzia Nova en mai 2026, marque un tournant dans la politique commerciale algérienne, traditionnellement tournée vers l’Europe.
Les données du ministère de l’Énergie et des Mines révèlent que les exportations algériennes de GPL ont augmenté de 12 % vers la Chine et l’Inde au cours des six premiers mois de 2026. Sonatrach a signé en avril dernier un contrat de cinq ans avec la China National Petroleum Corporation (CNPC) pour la livraison de 1,5 million de tonnes de GPL par an, soit près du double des volumes prévus initialement. « L’Asie représente désormais 30 % de nos exportations de GPL, contre 15 % il y a deux ans », a déclaré un cadre du groupe à l’agence officielle APS. Cette dynamique s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification des débouchés, alors que l’Europe, premier client historique de l’Algérie, réduit progressivement sa dépendance aux hydrocarbures.
La crise du détroit d’Ormuz, où transite près de 20 % du GPL mondial, a joué un rôle clé dans cette réorientation. Les tensions entre l’Iran et les États-Unis, exacerbées par des attaques de drones contre des pétroliers en 2025, ont provoqué une flambée des primes d’assurance pour les navires empruntant cette route. « Les coûts logistiques ont augmenté de 40 % pour les cargaisons passant par Ormuz, ce qui rend les livraisons depuis l’Algérie plus compétitives pour les clients asiatiques », explique un analyste du secteur énergétique à Alger. Sonatrach a ainsi pu proposer des tarifs inférieurs de 5 à 7 % à ceux de ses concurrents moyen-orientaux, selon des documents internes consultés par L’Écho d’Alger.
Cette stratégie s’appuie sur les infrastructures portuaires algériennes, modernisées ces dernières années. Le terminal de GPL de Skikda, rénové en 2024 pour un coût de 450 millions de dollars, permet désormais de charger des méga-pétroliers de 80 000 tonnes, contre 40 000 tonnes auparavant. « Skikda est devenu un hub régional pour le GPL, avec une capacité de stockage portée à 300 000 tonnes », souligne un responsable du port. Le groupe a également accéléré les travaux du terminal de Béjaïa, dont la mise en service est prévue pour fin 2026, avec une capacité supplémentaire de 200 000 tonnes par an.
Les retombées économiques de cette réorientation sont déjà visibles. Les recettes des exportations de GPL ont atteint 1,8 milliard de dollars au premier trimestre 2026, en hausse de 22 % par rapport à la même période en 2025, selon les chiffres de la Banque d’Algérie. « Cette manne financière permet de financer une partie des investissements dans les énergies renouvelables, conformément au plan du gouvernement », indique un économiste du Centre national des études et analyses pour la planification (CNEAP). Le ministre de l’Énergie, Mohamed Arkab, a d’ailleurs annoncé en mars dernier un plan de 3 milliards de dollars pour développer les énergies vertes d’ici 2030, financé en partie par les revenus des hydrocarbures.
Cependant, cette stratégie n’est pas sans risques. La dépendance accrue à l’Asie expose l’Algérie aux fluctuations des prix sur les marchés asiatiques, où la demande est plus volatile qu’en Europe. « Les contrats avec la Chine et l’Inde sont souvent indexés sur des prix spot, contrairement aux contrats européens à long terme », précise un expert du secteur. De plus, la concurrence des producteurs américains et australiens, qui augmentent leurs capacités de liquéfaction, pourrait peser sur les marges de Sonatrach à moyen terme.
Sur le plan géopolitique, cette réorientation renforce les liens entre l’Algérie et les pays asiatiques. En février 2026, le Premier ministre Aïmene Benabderrahmane a effectué une tournée en Chine et en Inde, au cours de laquelle plusieurs accords énergétiques ont été signés, dont un partenariat pour la construction d’une usine de méthanol à Arzew. « Ces projets ancrent l’Algérie dans une nouvelle dynamique commerciale, au-delà du traditionnel axe euro-méditerranéen », analyse un diplomate algérien.
Les défis restent néanmoins nombreux. La transition énergétique mondiale, qui pousse les pays à réduire leur consommation de gaz, pourrait à terme limiter la demande asiatique. « Sonatrach doit anticiper cette évolution en investissant dans l’hydrogène vert et le captage de CO2 », estime un consultant en énergie basé à Alger. Le groupe a d’ailleurs lancé en 2025 un projet pilote de production d’hydrogène vert à Hassi R’Mel, en partenariat avec l’allemand Siemens Energy.
Pour l’Algérie, cette stratégie de diversification vers l’Asie n’est pas seulement une réponse conjoncturelle à la crise d’Ormuz, mais une refonte durable de son modèle économique. « L’objectif est de réduire la dépendance aux marchés européens, tout en capitalisant sur la demande asiatique pour financer la transition énergétique », résume un haut responsable de Sonatrach. Si les résultats sont encourageants à court terme, l’équilibre entre sécurité énergétique et adaptation aux nouvelles réalités du marché mondial reste un pari risqué.