La France relance les tensions avec Alger sur le Sahara occidental

La récente reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental a provoqué une réaction immédiate et ferme de l’Algérie, ravivant un dossier diplomatique sensible entre Alger et Paris. Cette décision, annoncée fin juillet 2024, marque un tournant dans la position française, historiquement plus neutre sur ce conflit, et risque d’aggraver les relations déjà tendues entre les deux pays.

Le ministère des Affaires étrangères algérien a convoqué l’ambassadeur de France en Algérie, François Gouyette, pour lui exprimer « la profonde préoccupation » d’Alger. Dans un communiqué publié par l’Agence presse service (APS), le ministère a qualifié cette reconnaissance de « violation flagrante du droit international » et de « remise en cause des résolutions des Nations unies ». Le document souligne que cette position française « sape les efforts de l’ONU pour une solution pacifique et négociée » et « encourage l’escalade dans la région ».

Le président Abdelmadjid Tebboune a réagi lors d’une réunion du Conseil des ministres, affirmant que l’Algérie « ne restera pas les bras croisés face à toute atteinte à ses intérêts stratégiques ». Il a rappelé que le Sahara occidental est considéré par Alger comme une « cause nationale », en raison de son soutien historique au Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui reconnu par l’ONU comme représentant légitime du peuple sahraoui. Tebboune a également insisté sur le fait que cette décision française « ne servira ni la stabilité régionale ni les relations bilatérales ».

La France, qui avait jusqu’ici adopté une position de neutralité prudente, justifie ce revirement par sa volonté de « soutenir une solution politique réaliste » sous l’égide de l’ONU. Dans une déclaration à Public Sénat, le Quai d’Orsay a expliqué que cette reconnaissance s’inscrivait dans le cadre d’un « plan d’autonomie sous souveraineté marocaine », présenté par Rabat en 2007. Paris estime que cette option constitue « la seule base sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre le conflit.

Cette prise de position française intervient dans un contexte déjà marqué par une détérioration des relations algéro-françaises. Les contentieux sont multiples : mémoire coloniale, visas, coopération économique, et désormais la question sahraouie. En 2022, l’Algérie avait rappelé son ambassadeur à Paris après des déclarations jugées « inacceptables » du président Emmanuel Macron sur le « système politico-militaire » algérien. Bien que les relations aient été partiellement rétablies depuis, cette nouvelle crise pourrait freiner les efforts de réconciliation.

L’Algérie mobilise ses alliés régionaux et internationaux

Face à cette décision, l’Algérie a activé ses réseaux diplomatiques pour contrer ce qu’elle considère comme une « provocation ». Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a effectué une tournée dans plusieurs capitales africaines, dont Pretoria et Abuja, pour obtenir un soutien à la position algérienne. L’Afrique du Sud, membre influent de l’Union africaine (UA), a réitéré son appui au droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, conformément aux résolutions de l’ONU.

À New York, l’Algérie a également sollicité le soutien des membres permanents du Conseil de sécurité, notamment la Russie et la Chine, qui maintiennent une position favorable au référendum d’autodétermination. Lors d’une réunion informelle du Conseil, l’ambassadeur algérien à l’ONU, Amar Bendjama, a dénoncé « une décision unilatérale qui sape les fondements du droit international ». Il a appelé à une « réaction collective » pour éviter une escalade dans la région.

Le Front Polisario, qui contrôle une partie du territoire sahraoui et dispose d’un gouvernement en exil à Tindouf, a salué la « fermeté » de l’Algérie. Dans un communiqué, le mouvement a qualifié la décision française de « coup de poignard dans le dos » et a menacé de reprendre les hostilités si la communauté internationale ne réagissait pas. Les camps de réfugiés sahraouis en Algérie, où vivent près de 173 000 personnes selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), pourraient devenir un enjeu humanitaire en cas de reprise des combats.

Les enjeux économiques et sécuritaires pour l’Algérie

Au-delà de la dimension politique, cette crise a des répercussions concrètes sur les intérêts algériens. Le Sahara occidental est une zone stratégique pour Alger, notamment en raison de ses ressources naturelles (phosphates, pêche) et de sa position géographique, à proximité des frontières algériennes. Une reconnaissance internationale accrue de la souveraineté marocaine pourrait affaiblir la position du Polisario et, par ricochet, celle de l’Algérie dans la région.

Sur le plan économique, cette tension risque de compliquer les projets d’investissements français en Algérie. TotalEnergies, qui exploite plusieurs gisements de gaz dans le sud du pays, pourrait subir des pressions de la part des autorités algériennes. En 2023, l’Algérie avait déjà suspendu un contrat avec le groupe français en raison de désaccords sur les prix du gaz. Une nouvelle escalade pourrait pousser Alger à diversifier davantage ses partenariats énergétiques, notamment avec l’Italie et l’Allemagne.

Sur le plan sécuritaire, l’Algérie craint une déstabilisation de sa frontière sud. Le Maroc, qui contrôle déjà 80 % du territoire sahraoui, pourrait être tenté d’étendre son influence vers l’est, en direction de la Mauritanie et du Mali, où l’Algérie joue un rôle clé dans la lutte contre le terrorisme. Une reprise des combats entre le Polisario et l’armée marocaine pourrait également entraîner un afflux de réfugiés vers l’Algérie, déjà confrontée à une crise humanitaire dans les camps de Tindouf.

Une médiation internationale de plus en plus improbable

La reconnaissance française complique davantage les efforts de médiation de l’ONU, qui tente depuis des décennies de trouver une solution politique au conflit. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a exprimé sa « préoccupation » face à cette décision, rappelant que « seul un processus politique sous l’égide de l’ONU peut apporter une solution durable ». Cependant, avec la France et les États-Unis (qui ont reconnu la souveraineté marocaine en 2020) désormais alignés sur la position de Rabat, les chances d’un référendum d’autodétermination s’amenuisent.

L’Algérie, qui refuse toute solution ne passant pas par un vote des Sahraouis, pourrait durcir sa position. Lors de son discours à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2024, Tebboune avait averti que « l’Algérie ne restera pas spectatrice face à toute tentative de légitimer l’occupation ». Une reprise des hostilités entre le Maroc et le Polisario n’est pas à exclure, ce qui plongerait la région dans une nouvelle crise.

Pour l’instant, ni Paris ni Alger ne semblent prêts à faire des concessions. La France mise sur son rapprochement avec le Maroc pour renforcer son influence en Afrique, tandis que l’Algérie voit dans ce dossier une question de principe et de sécurité nationale. Dans ce contexte, les prochains mois s’annoncent décisifs pour l’avenir des relations algéro-françaises et la stabilité du Maghreb.

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