Depuis plusieurs mois, les relations entre Alger et Paris traversent une phase de tensions inédites depuis l’indépendance. Le dernier épisode en date, révélé par Le Jeune Indépendant fin décembre 2025, confirme une détérioration profonde des liens diplomatiques, économiques et culturels entre les deux pays. Les déclarations officielles, les mesures restrictives et les non-dits pèsent désormais sur des dossiers stratégiques, des visas aux investissements, en passant par la mémoire historique.
Un dialogue diplomatique au point mort
Les échanges entre les chancelleries algérienne et française se sont raréfiés en 2025. Aucune rencontre bilatérale de haut niveau n’a été enregistrée depuis la visite éclair du ministre français des Affaires étrangères à Alger en mars 2024. Selon des sources proches du ministère algérien des Affaires étrangères, les demandes de rendez-vous formulées par l’ambassade de France à Alger sont restées sans réponse pendant des semaines. « Les canaux de communication existent, mais ils ne servent plus à grand-chose », confie un diplomate sous couvert d’anonymat.
Cette paralysie intervient dans un contexte où les deux pays peinent à trouver un terrain d’entente sur des sujets sensibles. La question des visas, déjà tendue depuis 2021, s’est encore envenimée après l’annonce par la France d’une réduction drastique des titres de séjour accordés aux Algériens. En réaction, Alger a suspendu les vols de la compagnie Air France vers plusieurs destinations intérieures, dont Oran et Annaba, limitant les liaisons aériennes aux seules lignes opérées par Air Algérie.
Les visas, symbole d’un déséquilibre persistant
La décision française d’octroyer 1 000 visas supplémentaires à des étudiants algériens en septembre 2025, relayée par Boulevard Voltaire, a été perçue à Alger comme une mesure cosmétique. « C’est une goutte d’eau dans l’océan », estime un responsable du ministère de l’Enseignement supérieur. En effet, les chiffres officiels montrent que le nombre de visas étudiants délivrés par la France a chuté de 40 % entre 2022 et 2024, passant de 12 000 à 7 200. Les refus, souvent motivés par des critères jugés opaques, ont provoqué l’ire des familles et des universités algériennes.
Pire encore, les visas touristiques et familiaux subissent un sort similaire. Selon Algerie Eco, l’ambassade de Belgique en Algérie a annoncé en avril 2026 avoir atteint sa « capacité maximale » de traitement des demandes, un argument que beaucoup interprètent comme une réponse aux pressions européennes pour limiter les flux migratoires. En Algérie, cette politique est vécue comme une humiliation, d’autant que les ressortissants français, eux, bénéficient d’un régime de circulation simplifié.
Mémoire et souveraineté, des sujets qui fâchent
La rupture de confiance ne se limite pas aux questions migratoires. Les contentieux historiques resurgissent régulièrement, comme en témoigne la polémique autour du film La Petite Dernière, sorti en 2025. Ce long-métrage français, qui aborde la guerre d’indépendance sous un angle jugé « révisionniste » par Alger, a été interdit de diffusion en Algérie. Le ministère de la Culture a justifié cette décision par « le respect de la mémoire nationale », une position réaffirmée par le président Abdelmadjid Tebboune lors d’un discours à Sétif en juillet 2025.
Autre dossier explosif : la restitution des archives coloniales. Malgré les engagements pris par Emmanuel Macron en 2022, seulement 24 000 documents sur les 300 000 promis ont été effectivement rendus à l’Algérie. Les autorités algériennes accusent Paris de traîner des pieds, tandis que la France invoque des « contraintes techniques ». Pour le chercheur algérien Djamel Boulebier, « c’est une question de souveraineté. Sans accès à ces archives, l’Algérie ne peut pas écrire son histoire de manière complète ».
Les entreprises françaises en première ligne
Sur le plan économique, les conséquences de cette crise se font déjà sentir. Les groupes français présents en Algérie, comme TotalEnergies, Sanofi ou Renault, font face à des tracasseries administratives croissantes. En 2025, plusieurs projets d’investissement ont été gelés, notamment dans les énergies renouvelables, un secteur pourtant prioritaire pour Alger. « Les autorisations mettent deux fois plus de temps qu’avant », explique un cadre de TotalEnergies, qui préfère rester anonyme.
La Sonatrach, fleuron de l’économie algérienne, a également réduit ses commandes auprès de fournisseurs français. En 2024, les importations algériennes en provenance de France ont baissé de 15 %, selon les douanes algériennes. À l’inverse, l’Algérie se tourne vers d’autres partenaires, comme la Chine, qui a lancé en janvier 2026 le satellite AlSat-3A pour le compte de l’Agence spatiale algérienne (ASAL), ou la Turquie, dont les entreprises remportent de plus en plus de marchés publics.
Une communauté algérienne en France prise en étau
La dégradation des relations bilatérales pèse aussi sur les 2 millions d’Algériens résidant en France. En février 2024, l’ambassadeur d’Algérie en France, Mohamed Antar Daoud, a présidé une réunion de coordination avec les chefs de postes consulaires pour évoquer les « difficultés croissantes » rencontrées par la communauté. Les retards dans le traitement des dossiers de nationalité, les contrôles policiers ciblés et les discours politiques stigmatisants ont été pointés du doigt.
En 2025, plusieurs associations franco-algériennes ont dénoncé une « montée des discriminations ». Le Collectif des Algériens de France (CAF) a recensé une hausse de 30 % des signalements pour propos racistes ou refus de services publics. « On a l’impression que les Algériens sont devenus des boucs émissaires », déplore son président, Karim Amellal.
Vers un nouveau paradigme ?
Face à cette impasse, Alger multiplie les signaux d’ouverture vers d’autres partenaires. Le ministre algérien de l’Éducation nationale a reçu en août 2025 l’ambassadeur du Royaume-Uni pour discuter de la mobilité étudiante, un secteur traditionnellement dominé par la France. Selon Campus France, l’attractivité de l’Hexagone auprès des étudiants algériens est en net recul : en 2025, seulement 9 000 Algériens étudiaient en France, contre 15 000 en 2019.
Pour autant, les deux pays restent liés par des intérêts communs, notamment dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et la stabilisation de la Libye. Mais sans une volonté politique forte des deux côtés, ces dossiers risquent de rester en suspens. Comme le résume un ancien diplomate algérien, « la France et l’Algérie sont comme un vieux couple qui ne se supporte plus, mais qui ne peut pas divorcer ».