Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (MESRS) a présenté récemment un projet de régulation des établissements d’enseignement supérieur privés en Algérie. Ce texte, dévoilé par le ministre Kamel Baddari, suscite des débats parmi les acteurs du secteur, notamment sur son efficacité et sa portée réelle. Selon Mediapart, le projet serait perçu comme un « trompe-l’œil » par certains observateurs, qui estiment qu’il ne répond pas aux défis structurels du secteur.
Un cadre juridique en débat
Le MESRS justifie cette réforme par la nécessité de garantir la qualité de l’enseignement et de protéger les étudiants contre les dérives de certains établissements. En 2023, le ministère avait déjà suspendu plusieurs agréments pour non-respect des normes académiques. Pourtant, des voix s’élèvent pour dénoncer un manque de transparence dans les procédures d’évaluation. L’Association nationale des étudiants algériens (ANEA) a récemment publié un communiqué exigeant « des critères objectifs et une commission indépendante pour éviter les abus ».
Les enjeux économiques et sociaux
La réforme intervient dans un contexte où le gouvernement algérien cherche à diversifier l’offre éducative pour réduire la pression sur les universités publiques. Le ministre Baddari a rappelé lors d’une conférence de presse que « l’objectif n’est pas de remplacer le public, mais de compléter l’offre en garantissant la qualité ». Pourtant, des économistes comme Abdelatif Rebah, interrogé par El Watan, estiment que « sans un véritable contrôle, le privé risque de creuser les inégalités sociales en devenant un marché lucratif plutôt qu’un service public de qualité ».
Les réactions des acteurs du secteur
Du côté des étudiants, les avis sont partagés. Une enquête menée par Le Jeune Indépendant auprès de 500 étudiants inscrits dans des établissements privés révèle que 62 % d’entre eux estiment que la réforme « ne changera rien à la qualité de leur formation ». Une étudiante en droit à l’Université libre d’Alger (ULA) confie : « Nous avons besoin de professeurs qualifiés et de programmes actualisés, pas seulement de normes administratives ». D’autres, comme un groupe d’étudiants en médecine à l’Institut supérieur privé de santé d’Oran, expriment des craintes quant à la pérennité de leur établissement, certains craignant des fermetures en cas de non-conformité aux nouvelles règles.
Les défis de la mise en œuvre
Un autre défi concerne la formation des enseignants. Les établissements privés recrutent souvent des vacataires ou des professeurs issus du secteur public, parfois sans expérience pédagogique suffisante. Le projet de régulation prévoit des exigences en matière de qualifications des enseignants, mais leur application nécessitera des partenariats avec les universités publiques pour former ces derniers. Le recteur de l’Université d’Alger 1, Djamel Eddine Akretche, a proposé lors d’un séminaire en 2024 « un programme de formation continue pour les enseignants du privé, en collaboration avec les facultés ».
Vers une harmonisation avec le public ?
Par ailleurs, la réforme ne traite pas de la question des frais de scolarité, un sujet sensible pour les familles. Le gouvernement pourrait envisager des subventions ciblées ou des prêts étudiants pour rendre ces formations plus accessibles. Une piste évoquée par le ministre des Finances, Laaziz Faid, lors d’une intervention à l’Assemblée populaire nationale (APN) en 2024, mais qui n’a pas encore été concrétisée.
Un secteur en mutation
Dans les prochains mois, le MESRS devra clarifier les zones d’ombre du texte et rassurer les acteurs du secteur. Une chose est sûre : l’Algérie ne peut plus ignorer le rôle croissant du privé dans son système éducatif, et cette réforme est un premier pas, imparfait mais nécessaire, vers une régulation plus stricte.